SAINT BERNARD ET ABELARD

Le Mythe

L'amour.

Le progrès

L'histoire

L'homme et son influence.

Rapports avec saint Bernard.

Conclusion.

Cet épisode de la vie de saint Bernard doit être examiné. Non pas tant à cause de l'importance qu'il eut de son temps, et qui somme toute fut minime, qu'à cause du retentissement symbolique qu'il a acquis plus tard. Il ne faut pas hésiter à dire en effet qu'Abélard fait l'objet d'un mythe qui contribue à préformer nos opinions, nos recherches et plus encore nos jugements moraux, sur lui bien sûr mais aussi sur saint Bernard dans la mesure où ce dernier est présenté comme son adversaire.

Le Mythe

C'est par lui que nous commencerons l'examen puisqu'il précède chacun et qu'un éclaircissement historique critique se fera de toute façon sur le fond de jugements préétablis qu'il est très souvent difficile de déplacer.

Tel que nous le trouvons aujourd'hui, il est formé de deux composantes facilement identifiables : l'amour d'une part, le progrès d'autre part. La force du mythe d'Abélard tient à cette union, qui ne s'est cependant réalisée que récemment.

L'amour.

C'en est la partie la plus forte et la plus populaire. Mais dans la mesure où saint Bernard n'y est pas associé, il suffit de rappeler rapidement son contenu.

Lié au personnage d'Héloïse, il a trouvé son expression dans la correspondance entre les deux amants, puis tout au long des siècles dans des œuvres comme celles de François Villon, de Rousseau, de Chateaubriand,... Un fait en exprime la force : en 1817, on a réuni les corps d'Abélard et d'Héloïse dans un mausolée de style néo-gothique au cimetière du Père-Lachaise régulièrement fleuri, aujourd'hui encore.

C'est, du mythe, la part la plus ancienne, la plus ancrée dans la conscience collective française. Il peut concerner indirectement saint Bernard dans la mesure où ce dernier a tout de même une doctrine cohérente de l'amour, bien différente de celle d'Abélard. Le mythe n'est jamais plus fort que lorsqu'il concilie des éléments opposés et c'est précisément à propos de l'amour qu'Abélard réunit en lui deux aspirations, à la foi profondes et incompatibles : l'amour sensuel et l'amour de Dieu. On peut lire dans la présentation d'un roman historique récent sur Abélard : « Homme à travers sa passion pour Héloïse, moine dans la perfection de son idéal religieux, il porte en lui, dans ses lignes de force et à chaque instant de sa vie, le destin de l'homme éternel. » Cette coexistence entre un amour sensuel et un amour de Dieu, conçu comme amour pur, le mythe d'Abélard l'offre en effet, même si dans l'histoire de sa vie, ces deux amours relèvent de deux périodes bien distinctes.

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Le progrès

C'est le XIXe siècle qui a donné naissance à ce mythe et c'est lui aussi qui en a investi Abélard, rabaissant Bernard au rang d'un réactionnaire. Les expressions en sont multiples et sont le fait d'historiens : Michelet, Luchaire disant que Bernard avait arrêté l'histoire pendant un siècle ; de philosophes, ainsi Victor Cousin, dont la célébrité a passé maintenant mais qui édita les œuvres complètes d'Abélard, le déclarant « le premier grand philosophe français avant Descartes » ; des hommes politiques comme le ministre Guizot, des écrivains romantiques, etc...

Les traits attribués à Abélard sont alors les suivants :

- Père de la philosophie moderne, du rationalisme et de l'esprit critique.

- Premier « laïc » opposant aux clercs la figure de l'homme libre de penser et d'agir.

- Conscience du mouvement des libertés communales, précurseur des combats pour la raison et la liberté.

- Promoteur d'une morale de l'intention et de l'amour pur.

Dans tous ces traits, il est facile de discerner les caractères mêmes de l'esprit bourgeois (laïc, urbain, individualiste, rationaliste) qui, triomphant sous le roi Louis-Philippe, trouve son type idéal d'« ancêtre des nobles libérateurs de l'esprit humain » dans le professeur du XIIe siècle. Bernard est aussitôt considéré comme opposé : défenseur du monde féodal (campagnes), de l'orthodoxie face aux efforts de la pensée, de la mystique face à la raison, etc...

Si la naissance de ce mythe est facilement repérable au XIXe siècle, il est clair que nous en sommes encore largement tributaires. Sans parler des romans historiques, les livres d'histoire présentent toujours Abélard sous un jour favorable, se trouvant dans le sens de l'histoire, à l'opposé de Bernard triomphant sur le moment mais dont les entreprises sont, à terme, vouées à l'échec. Ainsi un historien aussi averti que J. Le Goff présente encore Bernard comme un « Grand Inquisiteur ».

Il est évident que la figure de Bernard devient alors un repoussoir et on ne saurait exagérer le tort qui lui est ainsi causé. Il faut reconnaître que l'hagiographie du xixe siècle, bien loin de chercher à contrer un tel mouvement, l'a amplifié en faisant aussi de Bernard l'adversaire du rationalisme, le champion d'un dogmatisme intransigeant... Un catholicisme ultramontain a accentué ces traits et tout ce que l'époque comptait de gens soucieux de raison et de liberté a vu Bernard sous les traits de leurs ennemis du moment.

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L'histoire

Où en est la recherche historique à propos d'Abélard et de ses rapports avec Bernard ? Le centenaire de la naissance d'Abélard, en 1979, a vu se tenir plusieurs colloques qui ont permis de préciser de nombreux éléments, notamment sur l'influence réelle de sa pensée et son rôle historique. Enfin on a remis en cause l'authenticité des écrits abélardiens : Histoire de mes malheurs et correspondance avec Héloïse. Quant au déroulement exact des événements ayant abouti à la condamnation d'Abélard, les certitudes qui pouvaient exister ont plutôt fait place à des hypothèses.

L'homme et son influence.

Sans aucun doute, il fut remarquable en son temps, et très admiré. Un témoin aussi valable que Pierre le Vénérable le louera, aussi bien comme intellectuel que comme moine. Il a eu de nombreux disciples dont certains eurent des charges dans l'Eglise.

Quant à son influence, est-il le « père de la pensée moderne » que Victor Cousin mettait en valeur ? Il faut examiner précisément les trois domaines où il était susceptible d'avoir une influence durable.

— En logique, où il était incontestablement maître, il n'eut aucune postérité. Il a en effet travaillé sur le fond de la logique médiévale archaïque, la logica vetus, ignorant un grande partie de l'Organon d'Aristote qui fut redécouvert après lui et servit de base aux réflexions ultérieures. Il n'a manqué cette redécouverte que de peu, mais suffisamment pour que personne ensuite ne se réclame de lui.

— En métaphysique, sa position particulière (refus du réalisme, non exclusif d'un certain platonisme) n'a guère été reprise non plus. Il ne semble pas que les rapprochements que l'on peut faire avec certaines positions de Guillaume d'Ocham indiquent une influence abélardienne particulière.

— En théologie, son influence fut plus notable. Quelques auteurs assez importants le citent ou s'inspirent de ses réflexions et de sa méthode : Pierre Lombard, Alain de Lille, Bandinelli, Omnebene... On mêla sa « technique » avec l'enseignement des Victorins (qu'il avait pourtant vilipendés). Il faut noter cependant que cette influence est en même temps un effacement de ce qu'il pouvait avoir d'original car les doctrines qui lui étaient propres ont été mêlées avec d'autres pour former une synthèse qui ne pouvait vraiment se recommander de sa paternité.

Pourquoi cette influence modeste contrastant avec la renommée qu'il eut de son vivant ? L'opposition de Bernard n'en est sans doute pas responsable. Bien au contraire, le traité qu'il écrivit Contre les erreurs d'Abélard a sans doute plus sûrement sauvé ce dernier de l'oubli que les rares citations faites dans des œuvres théologiques moins diffusées. La raison principale en est sans doute dans le caractère inachevé de sa pensée et surtout dans le fait qu'il manqua de quelques années la redécouverte d'Aristote, qui allait déterminer l'évolution de la logique, de la métaphysique et de la théologie.

Par contre, l'homme, l'amant, l'auteur des Lettres et de l'Histoire de mes malheurs (quoi qu'il en soit des problèmes d'authenticité) a eu une postérité remarquable. Comme dit Michelet, à propos d'Héloïse : « C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour ».

Au plan historique, peut-on le caractériser comme étant « du côté des classes montantes » ? Fut-il réellement partie prenante du mouvement communal ? Fut-il du côté des réformateurs dans l'Eglise ?

Il semble bien n'avoir eu aucune influence réelle sur le mouvement communal, qui s'explique très bien sans sa pensée. Il passe sans cesse d'un endroit à l'autre, de la ville à la campagne. Inclassable, il est universitaire mais aussi moine et alors choisit plutôt des monastères classiques.

Dans l'Eglise, il n'a pas œuvré pour une vraie réforme. Sans doute la désirait-il, mais ses propres entreprises de réforme monastique n'ont pas abouti. Plus troublant d'ailleurs est le soutien qui lui fut accordé par le clan des Garlande, un temps favori du roi Louis VI et impliqué dans ces compromissions, parfois criminelles, entre Eglise et pouvoir que la réforme grégorienne — et Bernard — rejetaient.

En fait, il est à la fois novateur et conservateur, exprimant à sa façon les contradictions de son temps.

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Rapports avec saint Bernard.

Il est à peu près sûr qu'avant 1139 ou 1140 ils étaient quasi inexistants. Leur première rencontre en 1131 à Morigny pour la consécration d'une église et quelques contacts avec le Paraclet n'ont guère laissé de traces. La différence entre les deux hommes est grande mais où se situe-t-elle ?

Très significative est, nous semble-t-il, l'opposition au niveau de la morale. Si l'éthique abélardienne n'est pas, au jugement d'un bon spécialiste comme Maurice de Gandillac très cohérente, il est clair qu'il y a tout de même opposition entre la morale de l'intention selon Abélard et la morale de responsabilité de l'abbé de Clairvaux. A ce niveau la pensée et la vie de l'un comme de l'autre sont bien contrastées : réflexion inachevée et conduite mouvementée d'un côté, pensée ferme et vie monastique toujours fidèle de l'autre. Il s'agit au fond de l'opposition entre deux doctrines de l'amour, déjà mentionnée : une conception de l'amour pur qui demeure toujours déchirée et une doctrine qui a la sagesse de commencer par l'amour de soi pour s'élever à un amour spirituel mais toujours incarné.

Il y a aussi l'opposition théologique. On la réduit souvent à une différence de méthode, d'approche : l'une qui serait amoureuse et mystique, l'autre qui serait rationnelle. Cette présentation est tendancieuse car elle laisse penser que la condamnation d'Abélard fut le fruit d'une incompréhension malheureuse. Il est pourtant impossible de passer sous silence que les positions théologiques d'Abélard sont, sur certains points, extrêmement contestables et qu'on imagine difficilement qu'à partir du moment où une certaine publicité leur était donnée l'Eglise ne les condamnât pas.

Les listes d'erreurs sont diverses, on en trouve tantôt 13, 14, 17, 19... Il n'est pas question de les examiner en détail ici car les débats sont devenus difficiles à comprendre et il est possible qu'une étude renouvelée des écrits d'Abélard, dont les éditions critiques sont en cours, amène à nuancer certains jugements, sur les questions de théologie trinitaire par exemple. Mais il est clair que sur les chapitres de la rédemption et de la justification, les écrits d'Abélard renferment des positions inacceptables : la Passion du Christ est vue comme exemple ; le Christ enseigne la justice mais ne la donne pas. Enfin, la position d'Abélard sur l'autorité de l'Eglise en matière de foi est également problématique.

Quant aux événements se rapportant au Concile de Sens, voici comment ils peuvent être reconstitués actuellement.

1140 : Pendant le Carême, Guillaume de Saint-Thierry alerte Bernard qui remet l'affaire après Pâques. Il rédige son traité Contre les erreurs d'Abélard et l'envoie avec une lettre à la curie romaine. Pendant l'été, il établit avec Guillaume une liste de 19 erreurs condamnables qu'il ajoute au Traité. Vers la fin de l'année, suivant le conseil donné dans les Evangiles, il adresse deux avertissements à Abélard.

1141 : Dès le début de l'année, Abélard lance un défi à Bernard et le convoque à un débat à Sens. L'évêque fixe la rencontre au dernier jour de l'octave de la Pentecôte.

Le 25 mai, Bernard arrive, malgré ses réticences. Puis se tient l'audience des évêques durant laquelle sont condamnées les erreurs d'Abélard. Le lendemain a lieu le débat public où Abélard semble se dérober et en appelle au pape. La condamnation de ses doctrines est prononcée, le jugement sur sa personne étant réservé au pape. Bernard écrit donc plusieurs lettres, très vives, contre Abélard. De son côté, ce dernier est parti pour Rome et le 9 ou 10 juin fait étape à Cluny. Pierre le Vénérable organise une réconciliation avec Bernard. Peu après, Abélard corrige certaines de ses formules et rédige une deuxième Apologie où il désapprouve ses propositions condamnées. Il décide de rester à Cluny où il mènera une vie exemplaire. C'est là qu'il apprend sa condamnation puis mourra l'année suivante.

Il faut enfin examiner les reproches qu'on a pu faire à Bernard :

— avoir pourchassé Abélard bien avant le concile de Sens. Il est sans fondement. Bernard ne s'est vraiment engagé qu'après des instances pressantes et il a plutôt essayé de se dérober.

— avoir « manœuvré » à Sens. Actuellement, la chronologie des événements est trop peu sûre pour avoir la moindre certitude en la matière. Il est plus vraisemblable de considérer qu'il y avait deux points de vue, celui d'Abélard qui envisageait une dispute d'école et celui des évêques qui entendaient constituer l'Eglise assemblée pour juger. La fuite d'Abélard devant l'assemblée qu'il avait pourtant lui-même provoquée est restée en fait assez peu explicable même à ses partisans.

— avoir usé d'une violence verbale excessive dans ses lettres destinées à obtenir la condamnation d'Abélard à Rome. Il ne s'agit là que du cas particulier d'une question qui surprend des lecteurs contemporains : les hommes de ce temps passent dans l'expression de la douceur à la violence avec une facilité qui nous déconcerte : un homme comme Pierre le Vénérable a aussi des expressions terribles et Bernard lui-même s'est fait traiter de toutes sortes de noms... Il s'agit en fait souvent de l'influence du langage biblique dont ils étaient pétris. Dans le cas présent, la réconciliation ultérieure indiquera que les expressions fortes n'impliquaient pas la haine.

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Conclusion.

Il est clair que l'opposition entre les deux hommes, si elle fut brève, est réelle mais n'atteint nullement la dimension mythique qui a été donnée à ce conflit par la bourgeoisie du temps de Louis-Philippe et qui prévaut encore si largement. La recherche historique est ici un point de passage obligé pour remettre les choses en place.

Les deux hommes sont en fait aussi novateurs et conservateurs l'un que l'autre. Ils expriment certainement les contradictions de leur époque. Il n'en reste pas moins que le mot de Bernard semble juste si l'on compare la vie et les échecs d'Abélard avec le réalisme, l'efficacité historique, la sainteté de Bernard : Abélard est un homme « dissemblable à lui-même », totus ambiguus. Ce trait peut le rendre sympathique ou antipathique, selon les cas.

Il est possible aussi de se demander où en est aujourd'hui le mythe du progrès et du rationalisme dont Abélard s'est trouvé investi. N'apparaît-il pas un peu essoufflé ? A la question du sens de l'homme, la vie et les écrits de Bernard sont peut-être susceptibles d'apporter plus d'éléments de réponse en cette fin du XXe siècle que ceux d'Abélard, qu'il s'agisse de celui du mythe ou de celui de l'histoire.

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