BERNARD DE CLAIRVAUX ET LA REFORME

En 1966, dans une conférence sur la place que tient Bernard dans l'histoire, le professeur A. Bredero abordait brièvement, entre autres, les rapports entre l'abbé de Clairvaux et la Réforme protestante. Les premiers réformateurs invoquaient souvent les paroles de Bernard, et celui-ci a continué à jouir d'un grand prestige dans le protestantisme parmi les générations suivantes, grâce au rayonnement de ses écrits à travers tout le Moyen-Age. Dans le « Catalogus testium veritatis » (1556), un écrit apologétique de Flacius Illyricus, le premier historien protestant, Bernard se trouve au nombre des précurseurs de la Réforme, et à travers les âges les milieux protestants lui garderont cette place. Selon Flacius, Bernard avait lutté pour la justification par la foi contre la justification par les œuvres et le libre arbitre. Il avait dénoncé l'impiété du pape et de sa cour, celle des évêques et des clercs : il les appelait même « serviteurs de l'Antéchrist ». Pour Flacius, Bernard était un rayon d'espoir dans les ténèbres d'une Eglise vieillissante, mais il n'échappait quand même pas complètement à sa critique : dans les « Magdenburger centurionen » (1559 et ss), Flacius accusait Bernard de déprécier le mariage, de défendre la primauté du pape vis-à-vis de l'empereur, de prêcher la croisade et de se conduire comme un « thaumaturge » abominable.

Selon Flacius, Bernard avait lutté contre le libre arbitre, mais Melanchton — comme aussi Calvin — voyait chez Bernard une doctrine sur le libre arbitre qui n'était pas toujours claire. Assez vite, on s'était engagé dans un débat pour ou contre le libre arbitre. Déjà, dans la dispute de Leipzig de 1519, Karlstadt et Johann Eck en appelaient tous deux à Bernard. Eck croyait qu'il était impossible de le considérer comme un adversaire du libre arbitre, tandis que Karlstadt soulignait chez Bernard l'impuissance de la volonté humaine sans la grâce. On trouve d'ailleurs le même point de vue chez Martin Luther dans son commentaire sur le Notre Père (1518) : il y considère Bernard comme son allié pour combattre Aristote et sa doctrine sur le libre arbitre. Luther cite le De Gratia 6,16, un texte qu'on trouve aussi plus tard chez Calvin dans son Institutio. Mais quelques années plus tard, Luther sera plus réservé, probablement sous l'influence des « Loci communes » (1521) de Melanchton.

Il serait injuste de limiter les rapports de Luther avec Bernard au seul domaine de la polémique contre Rome, dans laquelle Bernard a joué un rôle moins important qu'Augustin. Pendant le bas Moyen Age, le « doctor mellifluus » jouissait d'un grand prestige comme auteur spirituel, son influence dépassant de loin le cadre de son Ordre. Il était par exemple très estimé chez les Augustins de l'Observance, où Luther entra en 1505. Assez vite Luther y a pris connaissance des écrits de Bernard, ainsi que de la tradition orale à son sujet dans le milieu monastique. C'est la théologie monastique qui a guidé Luther dans sa conception du commentaire biblique : il ne s'agit pas, comme dans la théologie scolastique, de résoudre une quaestio avec l'aide de l'Ecriture, mais de méditer l'Ecriture pour la comprendre telle quelle, et pour comprendre aussi l'homme « coram Deo ». Cette manière typiquement monastique d'aborder l'Ecriture n'a été remarquée que récemment dans quelques études sur Luther. Bernard était pour Luther un représentant éminent de cette tradition monastique, un guide spirituel qui nous aide à progresser dans la vie chrétienne. Luther s'intéressait surtout aux sermons de Bernard, et, dans ses commentaires sur les psaumes (1513-1515), le livre du moine par excellence, il cite souvent Bernard. Pour comprendre un texte, il faut surtout tâcher de se familiariser avec « l'affectus » de l'auteur sacré. Bernard peut nous apprendre à méditer la parole de Dieu qui peut devenir finalement « experientia » pour l'homme. Si quelqu'un avait l'esprit de Bernard, il pourrait connaître le texte « avec son cœur ».

« Theologia affectiva », voilà aussi le mot-clef pour parler de la contemplation du Fils de l'Homme et de ses souffrances. Luther est ici tributaire de la spiritualité du bas Moyen Age, qui avait beaucoup hérité de Bernard. En contemplant ces plaies, l'homme obtient de Dieu la consolation dans les épreuves. L'intérêt commun pour le mystère de la Nativité et de la Croix unira les deux moines pendant toute leur vie. Dieu ne se révèle pas dans les hauteurs, mais dans la plus profonde humiliation. C'est une racine de la theologia crucis de Luther où la folie de la croix s'oppose vivement à la sagesse de ce monde. La vraie sagesse surpasse la raison humaine et ne se laisse trouver que dans la foi.

Peu à peu, par l'étude de l'Ecriture Sainte, Luther allait mieux comprendre le mystère profond du péché et de la grâce. Délaissant les écoles théologiques du bas Moyen Age qui laissaient l'homme dans le doute si oui ou non il vivait dans la grâce, Luther allait à la recherche du cœur de l'Ecriture pour y découvrir de nouveau la foi, comme une confiance inébranlable dans la promesse du Salut. Souvent on a indiqué Augustin comme accompagnateur de Luther dans la redécouverte du message paulinien, et sans doute y a-t-il du vrai dans cette opinion. Mais on a trop facilement oublié le rôle important de Bernard au tournant de la Réforme. Dans son commentaire sur les épîtres de saint Paul (1518), Luther se réfère fréquemment au même texte de Bernard dans son premier sermon pour l'Annonciation, où celui-ci médite sur le témoignage externe de l'Esprit, qui devient un témoignage interne à l'homme. Il ne suffit pas de croire que cela arrive aux autres ; l'homme doit croire que cette grâce échoit aussi à lui-même. Cette foi n'est pas le produit de ses propres efforts, mais le témoignage de l'Esprit dans son cœur. Ce texte de Bernard est très important pour Luther, puisqu'il cite le même passage dans la querelle des indulgences et chez Cajetan, le légat du pape. Luther était convaincu de suivre Augustin et Bernard dans sa conception de la foi. Pour Luther il ne s'agit pas d'une foi morte, mais d'une foi vivante qui conduit l'homme à l'expérience et lui donne une certitude, basée sur la promesse inébranlable de Dieu.

Mais assez vite Luther devait constater qu'il n'était pas toujours dans la même ligne que Bernard. Dans la dispute à Leipzig, le professeur Johann Eck d'Ingolstadt citait souvent Bernard pour démontrer que la primauté du pape était de droit divin. Comme il s'agissait ici d'une interprétation allégorique de certains textes de l'Ecriture, Luther en appelait au sens littéral. Plus tard dans ses discussions avec ceux qui défendaient Rome, il aimera citer la parole de Bernard qu'« il est préférable de boire à la source plutôt qu'aux fleuves. » Cette citation de la Vita Prima se trouve pour la première fois dans une lettre de décembre 1519.

En 1520, quand Luther défend sa cause pour la dernière fois auprès de Léon X, il se réfère au De Consideratione de Bernard. En citant cette œuvre que Bernard avait écrite pour son disciple élevé au trône pontifical, Luther se place dans une longue tradition de gens qui y puisent la franchise pour adresser une parole fraternelle au pape. Avec Bernard et cette longue tradition, il met le pape en garde contre les adulateurs et mauvais conseillers de son entourage. Ce sont eux, et non le pape lui-même, qui sont coupables de cette agitation autour de sa personne. Mais Luther s'écarte aussi de la traditionnelle critique qui accusait le pape d'être plutôt le successeur de Constantin que de Pierre, par son opulence et sa richesse. L'intérêt de Luther pour l'œuvre de Bernard est avant tout pastoral : il ne vise pas la sainteté personnelle du pape, mais l'accomplissement de son ministère. Il souligne la fin réelle du ministère dans l'Eglise : proclamer la parole au peuple comme on paît les brebis (Jean 21,15). Et tous les papes devraient donc connaître par cœur ce traité de Bernard. C'est dans son cours sur l'épître aux Romains (1515-1516) que Luther cita pour la première fois le De Con-sideratione.

Bernard restera toujours un des théologiens préférés de Luther, même après la rupture avec Rome. Souvent il le loue pour sa dévotion qui s'exprime dans sa prière fervente, et quand Luther reproche au monachisme sa prière formelle, sans que le cœur y soit, Bernard semble faire exception. Lorsque Luther critique les vœux perpétuels et les oppose à sa conception de l'Evangile et de la liberté évangélique, il sait très bien que Bernard fut un promoteur du monachisme. Mais il ne rejette pas Bernard, parce que Bernard a vécu sous ses vœux dans la liberté chrétienne comme si ce n'était pas des vœux, « sub votis sine votis. » C'est un exemple de l'attitude ambivalente de Luther vis-à-vis du monachisme : d'une part il critique l'institution de la contrainte et de la justification de soi-même, d'autre part il accepte la possibilité d'y vivre la liberté chrétienne : Stamm a montré que chez Luther le monachisme était une « possibilité évangélique ».

Cette ambivalence se rencontre aussi dans sa manière de présenter Bernard. D'une part, il était convaincu que Bernard avait vécu comme un moine exemplaire ; d'autre part il cite souvent la parole perdite vixi (j'ai mené une vie dissolue) que Luther connaissait comme parole de Bernard sur son lit de mort. Selon Luther, en s'accusant ainsi, Bernard renonçait à sa vie et à ses œuvres et aussi au monachisme, pour se confier exclusivement au Christ. Pour Luther, cette parole était l'expression évidente d'une attitude vraiment chrétienne.

Jusqu'à la fin de sa vie, Luther louera fréquemment Bernard comme le meilleur prédicateur qu'il connaissait. Dans ses sermons, Bernard l'emporte sur tous les autres docteurs, y compris Augustin lui-même, car sa christologie est excellente. Ce disant, Luther pensait au fait que le salut de l'homme était très central dans la christologie de Bernard. Il reste vrai que Luther critiquait de temps en temps la vie sévère de Bernard, mais celui-ci restera quand même pour lui « le plus dévot des moines : il est le seul à mériter le nom de Pater Bernhardus, à mériter qu'on l'étudie soigneusement. » Une telle parole illustre à l'évidence le lien qui a uni Luther à Bernard durant toute sa vie.

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