LA DEUXIEME CROISADE ET SAINT BERNARD

Les Premières Croisades

Le rôle de saint Bernard.

L'échec

Qu'en est-il resté ?

L'histoire des croisades, et celle de la Deuxième particulièrement, a notablement progressé. Désormais les interprétations économiques, démographiques, coloniales ou politiques qui tendaient à expliquer par tel ou tel de ces aspects le phénomène des croisades ont fait place à une reconnaissance claire du caractère religieux de ces expéditions, déroutantes pour notre esprit et qui furent, à partir du XVIIIe siècle seulement, considérées comme symboles de l'intolérance. Enfin le rôle de saint Bernard dans la Deuxième est bien établi maintenant.

Les Premières Croisades

Si l'on veut porter une appréciation d'ordre moral sur les croisades, il est sans doute nécessaire de considérer séparément la période qui va jusqu'en 1187, date de la reprise de Jérusalem par Saladin. Dans la période suivante, les diverses expéditions qui seront organisées jusqu'au XVe siècle auront un caractère différent : étant devenues des entreprises de reconquête, d'une part les papes en feront des instruments de leur politique, d'autre part, l'intention religieuse évoluera vers une notion de mission ayant sa valeur propre.

Aussi paradoxale que peut sembler cette affirmation, il est clair que les premières croisades s'inscrivent dans le « mouvement de paix » qui caractérise les XIe et XIIe siècles et dont l'Eglise est l'inspiratrice. Qu'est-ce que la paix à cette époque ? Il ne s'agit pas d'un idéal de non-violence mais concrètement d'une seule chose : que les puissants n'oppriment pas les faibles. Tout l'effort de l'Eglise, par des conciles locaux notamment, est d'amener les puissants à un « état de paix », un état proclamé officiellement que tous s'engagent à respecter, où ceux qui sont désarmés doivent être à l'abri des exactions des hommes portant les armes. La croisade est, au départ, une de ces institutions de paix : les Turcs se comportent envers les chrétiens de Terre Sainte comme les chevaliers brigands et les barons pillards envers les pauvres gens sans défense. Les grands doivent donc s'accorder pour aller protéger et défendre leurs frères menacés. La croisade sera l'extension aux extrémités de la chrétienté de l'état de paix, elle est faite au nom de la charité fraternelle et de la légitime défense.

Moralement, l'entreprise relève de la catégorie de légitime défense. Mais comment fut-elle vécue par ceux qui partaient ainsi au loin affronter de grands périls ?

Il est clair qu'à l'action de défense proprement dite s'ajoutait une œuvre religieuse : le pèlerinage. Pèlerinage et action armée sont ici quasiment interchangeables et l'indulgence de croisade donnée par le pape est, pour les premières croisades, identique à celle accordée à qui va visiter les Lieux saints. La frontière entre pèlerins et combattants sera floue, soit pour chaque participant, soit au sein des troupes elles-mêmes.

Ceci indique dans quelle mesure les premières croisades peuvent être qualifiées de « guerres saintes ». Elles n'ont pas pour but l'extension de la chrétienté (la notion de mission n'apparaîtra que plus tard lorsque l'élan religieux sera dissocié des entreprises de reconquête), ni la conversion des Turcs, ni leur extermination. Saint Bernard est lui-même très clair sur ce point : l'usage de la violence contre les Turcs n'est justifié que dans le cadre de la légitime défense. Ce qui est saint, ce sont d'une part les lieux à protéger, puis à visiter : les croisades développeront tout un intérêt pour la Terre Sainte et l'Ancien Testament ; c'est ensuite l'assemblée des croisés qui est une « assemblée sainte » (« votre sainte compagnie », est une expression qui revient souvent entre croisés), quasi liturgique : une communauté de pénitents qui doivent rester sans souillures pour accomplir leur vœu.

La lecture des textes témoignant de l'état d'esprit des croisés laisse deviner un esprit de sacrifice. Lorsque l'on considère les dangers courus, la puissance conquérante de la poussée turque, il semble que les premières croisades ne méritent nullement d'être discréditées.

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Le rôle de saint Bernard.

Un chrétien peut donc considérer sans mauvaise conscience cette part de son passé et le rôle de saint Bernard est ici tout à fait digne d'intérêt.

Le projet de la Deuxième croisade était pourtant né avant lui : le roi Louis VII avait d'abord résolu d'entreprendre un pèlerinage à Jérusalem pour expier des fautes graves ; de son côté le pape Eugène III voulait reprendre l'entreprise de ses prédécesseurs et mettait en valeur la nécessité d'une défense de la chrétienté en Orient ; enfin la prise d'Edesse, le massacre des chrétiens et la menace d'une emprise du prince syrien Zenghi sur les possessions franques en Proche-Orient précipitèrent les événements. Bernard, lorsqu'il fut sollicité, obéit et donna à l'entreprise naissante une extension européenne, une ampleur et une identité nouvelles.

Son seul moyen fut la prédication avec l'engagement de toute sa personne. Que pouvait être cette prédication qui mobilisa tant d'hommes ? Aucune trace écrite n'en est demeurée. La Lettre 363 et l' « Encyclique de la croisade », peuvent donner une idée des thèmes mis en œuvre. L'expédition est occasion de pardon des péchés et à ce titre a un caractère liturgique et quasi sacramentel. Elle est une indulgence communiquant la rédemption de Jésus-Christ, la promesse de la rémission de ses péchés à qui s'engage. C'est en se plaçant d'emblée à ce niveau que sa prédication peut assumer le paradoxe d'entraîner des hommes à « mourir avec avantage » (363, 5) et de dire à des guerriers qu'il est « mieux d'être tué que de tuer » (de Laude, 4). Un aspect apocalyptique est même présent, avec une perspective de renouvellement du monde et une régénération de la société. A cet égard, la croisade n'est pas une « guerre sainte » au sens propre du terme car elle ne cherche ni à convertir ni à éliminer les musulmans. Enfin, l'amour de la Terre Sainte nourrit un sentiment biblique qui permet d'assimiler le combat aux guerres de l'Ancien Testament et surtout rapproche les souffrances des pèlerins-croisés de celles du Christ fait chair, centre de la spiritualité de Bernard.

Je vous écris pour une affaire qui regarde le Christ et intéresse votre salut... Voici mes frères, voici un temps favorable et des jours de salut... Jetez, pécheurs, un regard d'admiration sur les moyens de salut que le Seigneur vous offre, et sondez avec confiance les abîmes de sa miséricorde. Rassurez-vous... Il vous prépare des moyens de conversion et de salut car son désir est de vous sauver. Il n'y a que Dieu qui puisse trouver une pareille occasion de salut pour les homicides et les ravisseurs... enfin pour les hommes souillés de toute espèce de crimes, en leur donnant le moyen de coopérer à ses desseins tout-puissants comme s'ils étaient un peuple innocent et juste... Il dispose tellement les choses qu'il a, ou qu'il feint d'avoir besoin de votre concours, afin de vous venir en aide. Il veut être votre débiteur afin de payer vos services par la rémission de vos péchés et le don de la vie éternelle... Croisez-vous, mes frères, et vous êtes assurés de gagner l'indulgence de tous vos péchés après que vous les aurez confessés avec un cœur contrit (Lettre 363).

Une telle prédication doit s'appuyer sur un événement pour devenir elle-même événement : sans doute l'idée force fut-elle celle du « tempus acceptabile », du temps favorable : le moment de partir est arrivé, les vannes de la miséricorde sont ouvertes.

C'est ainsi que Bernard va donner un caractère religieux original à la croisade. La Première n'avait pas laissé une idée de croisade bien définie, la Seconde va, grâce à Bernard, la constituer dans ce qu'elle a eu de meilleur. Il y a chez lui une alliance entre théologie et logique. La logique de sa prédication est claire : la croisade est une occasion de salut et par conséquent personne ne peut en être exclu, un jubilé de grâce ne peut être restrictif. Aussi, bien loin de se limiter aux élites et aux hommes d'armes, sa prédication s'étend à tous et les criminels sont appelés aussi. La Première croisade avait été double : à côté de la croisade « officielle » s'était développée une « croisade des pauvres gens », alors que Bernard, tout en prêchant par un mandat officiel, appellera le peuple entier. Cette attitude est indéniablement évangélique mais elle produira un rassemblement hétérogène qui se montrera peu efficace au plan militaire.

Un autre fait montre que pour lui l'aspect religieux prime tous les autres et que son but est la conversion des chrétiens plus qu'une entreprise d'expansion de la chrétienté : lors de ses prédications, il ramènera des convertis à Clairvaux, les soustrayant par là-même aux armées croisées. Il ne cherchera jamais non plus à profiter des opérations pour fonder des monastères en Terre Sainte et souvent il dissuadera des moines, qui le souhaitaient, de prendre part à l'expédition. La vie monastique était en effet, à ses yeux, plus propice et plus sûre que l'aventure en Terre Sainte.

Cet aspect proprement religieux est la touche de Bernard et son apport décisif à l'idée de croisade. Dès la Première, il était clair qu'une expédition de ce genre intéressait l'Eglise et qu'elle était liée à la Pax telle que le droit canonique la définissait : la chrétienté en armes pour établir l'ordre et la paix. Mais Bernard va en faire un appel au salut personnel, et à cet égard, un équivalent authentique de la vie monastique cistercienne, un appel à une perfection religieuse.

Nous avons sans doute du mal aujourd'hui à réaliser cette prééminence de l'aspect religieux. Elle est pourtant indéniable et l'échec militaire de la Deuxième croisade vient finalement la confirmer.

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L'échec

Cet échec cuisant fut consommé à Damas et peut être attribué à des erreurs stratégiques et tactiques dues au fait que le souci militaire passait en fait au second plan. C'est ainsi que Louis VII préféra aller à Jérusalem accomplir son pèlerinage plutôt que de se diriger vers Alep comme certains de ses barons, plus soucieux d'efficacité, le demandaient.

Les réactions devant cette défaite le confirment. Le roi Louis VII en revint non pas diminué mais plutôt grandi, comparé à David qui lui aussi avait connu des revers le configurant par avance au Christ souffrant. Des critiques s'élevèrent au contraire contre Bernard, qui le touchèrent profondément car elles le mettaient en cause en tant qu'initiateur spirituel de l'expédition : sa prédication venait-elle de Dieu ou non ? Il s'était engagé à fond car il voyait dans l'appel qu'il avait lancé une façon d'étendre le salut qu'offrait sûrement la vie monastique cistercienne à des personnes et à des couches de la société qui ne pouvaient l'embrasser, et de les conduire à une perfection authentiquement religieuse.

L'Eglise d'Orient n'eut pas, il est vrai, le bonheur de se voir délivrée par cette expédition ; mais l'Eglise du ciel eut celui de se remplir et de tressaillir d'allégresse. S'il a plu au Seigneur de se servir de cette occasion pour arracher sinon les corps des chrétiens à l'esclavage des païens, du moins les âmes des chrétiens d'Occident au joug du péché, qui osera lui dire « Pourquoi avez-vous agi ainsi ? »... Notre vénérable père disait : « d'ailleurs, s'il faut que l'on murmure, j'aime mieux que ce soit contre moi que contre Dieu et je m'estimerai infiniment heureux de lui servir de bouclier et de recevoir les traits acérés des médisants ».

 

Mais Bernard, avec la même logique qui avait présidé à sa prédication, assuma l'échec et en fit une occasion d'aller plus avant : l'effort spirituel demandé avait été insuffisamment accompli : « nos péchés étaient la cause de la défaite ». Un mouvement se dessina d'ailleurs pour mettre sur pied une troisième croisade dont Bernard devait prendre effectivement la tête. Mais faute d'entente avec l'empereur d'Allemagne, il n'eut pas de suite.

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Qu'en est-il resté?

Cet élan donné par Bernard aura dans les siècles suivants des prolongements d'inégale valeur. Si la croisade de saint Louis se situe bien dans la ligne de l'esprit de l'abbé de Clairvaux - et pour lui le pèlerinage fut sans retour - d'autres entreprises seront moins pures et accaparées par des ambitions séculières ou déviées vers des aventures nourries d'imaginations fantasques.

Ce dernier aspect aura d'ailleurs une postérité littéraire : la fameuse « Quête du Graal », inspirée par les cisterciens et consonant avec la spiritualité bernardine, essaiera d'assumer cet esprit de merveilleux et d'aventure pour donner au monde féodal le désir de la vie de la grâce au moyen de symboles puissants.

Deux autres conséquences doivent aussi être signalées car elles ont marqué profondément l'esprit occidental et sont d'une certaine façon l'héritage spirituel de la croisade.

Ainsi la valorisation de l'action laïque : puisque le combat du croisé égale en dignité la vie monastique et qu'il s'engage, par ses armes mêmes, sur la voie du salut. Il y a là un point de départ pour une compréhension de la valeur rédemptrice de l'action profane.

Egalement, le sentiment de participer à une histoire sainte et de pouvoir comparer ses combats à ceux du peuple d'Israël, avec cet espoir d'une régénération possible du monde et de la société. Vers la fin du XIIe siècle un abbé cistercien, Joachim de Flore, développera une véritable « théologie de l'histoire », et la notion d'un « Age de l'Esprit », nouvel Age où l'on a reconnu l'origine lointaine de tous les messianismes politiques de l'Occident.

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