SAINT BERNARD ET L'EUROPE

L'action.

Les moyens.

Le but.

L'héritage.

Il s'agit ici de l'action politique de saint Bernard. Elle peut être qualifiée d'européenne, non pas parce qu'il aurait eu ce qu'on appelle aujourd'hui un « dessein européen » mais parce qu'elle a eu pour cadre l'ensemble de la chrétienté latine.

Sans avoir eu l'idée d'un pouvoir politique européen, il a été réellement un « pouvoir » à lui seul, d'autant plus que son influence était relayée par celle de l'Ordre cistercien, en expansion jusqu'aux frontières de cette même chrétienté latine.

Une de ses contemporaines, sainte Hildegarde, lui disait : « Vous êtes mobile, mais vous soutenez les autres ». Et les historiens sont aujourd'hui frappés de ce fait : Bernard est impliqué dans presque toutes les affaires importantes de son époque ; on le retrouve partout et à cet égard, il est exceptionnel. Quelle fut cette action ? Ses moyens ? Son but ?

L'action.

Il s'agit ici des interventions à caractère temporel, excluant les affaires propres au gouvernement de l'Eglise : diocèses, monastères, la participation aux synodes et conciles, les missions de prédication confiées par le pape, etc... qui mériteraient une étude particulière.

Les premières années de son abbatiat ont surtout été consacrées à l'abbaye de Clairvaux, aux premières fondations et à la formation de ses moines. C'est à partir de 1125 qu'il commence à intervenir dans des nominations d'évêques et que la faveur du nouveau comte de Champagne, Thibaud, lui ouvre des perspectives d'influence.

Il est possible de citer seulement les épisodes les plus marquants, qui ne doivent pas faire oublier le grand nombre d'interventions pour régler de petits conflits locaux, pour intervenir en faveur de pauvres ou de condamnés.

1127 : Bernard prend position contre le clan des Garlande, ambitieux favoris du roi qui confondaient offices militaires et charges ecclésiastiques.

1129 : Bernard intervient pour apaiser la querelle entre le roi Louis VI et l'évêque de Paris qui avait jeté l'interdit sur le domaine royal.

1130 : Début du schisme qui va réclamer les efforts de Bernard pendant huit années au cours desquelles il voyagera à travers la France, l'Italie, l'Allemagne pour faire triompher la cause du pape Innocent II. Il portera en cette affaire la responsabilité de la paix dans l'Eglise et aura à intervenir auprès de tous les souverains du moment.

1131 : Bernard intervient dans la succession du roi Louis VI pour qu'il associe au pouvoir son fils, Louis VII.

1132 : Il intervient pour apaiser les ducs de Zahringen qui ravagaient la région de Genève.

1133 : Il établit la paix entre Gênes et Pise.

1134 : Il établit la paix en Lombardie.

1135 : Il amène Lothaire III à cesser la guerre et à se réconcilier avec Frédéric de Hohenstauffen. Par cette intervention, et quelques autres, la paix sera établie pour plusieurs années entre les princes allemands.

1137 : Il obtient le salut de la ville de Lucques (Toscane) que l'empereur s'apprêtait à ravager. Il arbitre aussi le conflit entre le pape et l'empereur à propos du Mont-Cassin.

Pendant toute cette période, il intervient dans plusieurs nominations d'évêques et on le trouve cité comme témoin dans de nombreuses chartes.

1143 : Il obtient la paix entre le roi de France et le comte de Champagne.

1146 : Il se rend en Rhénanie pour faire cesser les massacres de Juifs.

1147 : Il intervient pour la désignation d'un régent. Cet épisode peut être brièvement relaté en raison de son caractère typique.

Présidée par Louis VII, l'assemblée d'Etampes vient de mettre au point l'organisation de la Deuxième croisade. Il ne reste plus qu'à désigner les ministres auxquels sera dévolue l'autorité royale en l'absence du souverain. L'assemblée a nommé une commission chargée de procéder à ce choix. Bernard, qui en fait partie, entre le premier en séance et cite l'Evangile : « Il y a ici deux épées, c'est assez », en désignant le comte de Nevers et Suger. Le comte décline l'honneur mais Suger doit s'incliner. Dans cette haute instance politique, la simple intervention de Bernard a été décisive pour la désignation du régent. Sont caractéristiques : la promptitude de la proposition, son caractère d'oracle prophétique, la formule choc, le consensus de l'auditoire, la justesse du choix enfin, puisque le Royaume sera bien gouverné deux ans dans la paix et la concorde.

1151 : Il intervient dans le conflit entre le roi de France et le pape. Il empêche aussi la guerre entre Louis VII et le comte d'Anjou.

1153 : A la veille de mourir, il effectue une dernière mission de paix et empêche la ruine de Metz.

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Les moyens.

Bernard ne dispose d'aucun pouvoir institué, il est simple abbé d'un monastère. Son seul moyen d'action est la parole et l'efficacité de celle-ci est prodigieuse. Bertrand de Jouvenel a écrit qu'on reste stupéfait devant cette efficacité qui apparente la parole de Bernard à celle des prophètes, d'autant plus qu'il sait joindre aux mots le geste, le signe, le miracle parfois. Une telle puissance du verbe est sans analogue dans l'histoire politique et contraste, toujours selon Bertrand de Jouvenel, avec l'inefficacité de nos paroles modernes qui, quels que soient les moyens de propagande qui peuvent être utilisés pour la diffuser, restent fragmentaires et ne suscitent guère d'adhésion durable.

Un tel pouvoir provient évidemment d'un charisme de type prophétique et de l'autorité découlant de la sainteté. Il est cependant à noter qu'il peut s'exercer parce que ses auditeurs sont des hommes qui croient qu'il y a une vérité, et donc que l'existence d'un vrai témoin est possible. Un fait est significatif à cet égard : après l'échec militaire de la Deuxième croisade qu'il avait prêchée de façon merveilleuse, des critiques s'élèvent contre lui, qui ne portent pas sur des raisons d'ordre politique ou stratégique mais uniquement d'ordre théologique : sa parole venait-elle de Dieu ou non ? Il laisse entendre dans la Considération qu'il répondit par des signes miraculeux.

En outre, Bernard est servi par une unité de culture : ses arguments portent en France comme en Allemagne ou en Italie et les esprits sont sensibles partout aux mêmes raisonnements.

Le but.

C'est évidemment, à chaque fois, la paix qui est recherchée et c'est pour l'obtenir qu'on le sollicite sans cesse.

La paix à cette époque consiste en ce que les puissants n'oppriment pas les faibles. Il y a un « mouvement de paix » inspiré par l'Eglise et dans lequel Bernard s'inscrit pleinement : les grands promeuvent des « associations » où ils s'engagent par serment à respecter et à faire respecter cette paix. C'est donc d'une adhésion volontaire des grands que dépend la tranquillité des populations et c'est auprès d'eux que Bernard agira.

Une telle adhésion est souvent à reprendre. Bernard est appelé à intervenir comme arbitre. Ce rôle n'implique nullement une impartialité, au contraire. L'arbitre n'a pas tant à occuper une position neutre d'où il peut dire le droit par application d'une règle universelle qu'à indiquer concrètement quelle est la volonté de Dieu ici et maintenant. En ce sens il prend parti et s'engage personnellement dans ce vouloir divin qu'il fait connaître.

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L'héritage.

L'action politique de Bernard n'a pas été théorisée systématiquement. En ce sens il est tout à fait faux de lui attribuer une pensée « théocratique ». D'une part ce système politique, en tant que tel, n'apparaîtra que plus tard, d'autre part ses critiques de la confusion des pouvoirs et d'un exercice centralisé de la papauté suffisent à clarifier sa position sur ce point.

Un élément est intervenu pour relayer l'action de Bernard : l'expansion de l'Ordre cistercien dans tous les pays d'Europe. Ce dernier a assuré, comme la plupart des monastères, une christianisation en profondeur qui fait partie de l'héritage européen. Même la rupture protestante n'a pas rompu avec ce courant bernardin et cistercien.

Son action en faveur des Juifs, la perception qu'il a de leur rôle dans l'histoire du salut après la venue du Christ est un héritage précieux. La question juive a trop influencé l'histoire de plusieurs pays d'Europe pour que l'héritage d'un homme comme Bernard, qui a vu leur rôle, ne soit pas recueilli avec gratitude.

Enfin, son action politique, toute commandée par la perception d'une intervention de Dieu dans notre histoire qu'il revient à l'homme de discerner et d'accomplir a redonné corps à la notion biblique de jugement de Dieu et a contribué à la formation de cette conscience morale où l'homme est responsable de l'histoire, qui est une pièce maîtresse de l'esprit européen. Quant à l'existence de la communauté d'esprit évoquée ci-dessus, tenant à la certitude qu'il existe une vérité et donc de vrais témoins, elle est sans doute un souvenir plus qu'une réalité dans l'état actuel de division de l'Europe mais elle indique aussi la condition d'une véritable unité.

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