SAINT BERNARD ET L'ARCHITECTURE CISTERCIENNE

C'est un fait, en France et dans d'autres pays d'Europe, subsistent quelques monastères cisterciens édifiés au XIIe siècle dont l'esthétique touche nos contemporains. En témoignent : visiteurs qui viennent en foule, création de centres culturels, édition de livres d'art, etc...

Cette réussite architecturale est souvent attachée au nom de saint Bernard. Il est possible cependant de se demander pourquoi. Il n'a pas en effet, comme Suger, écrit sur l'architecture et on ne possède aucune trace de conseils ou de directives précises. Pourtant les monastères cisterciens qui fleurissent à travers toute l'Europe, à l'époque où il avait une influence prépondérante dans l'Ordre, ont trop de ressemblance entre eux, il s'en dégage une spiritualité trop accordée à ses paroles et à ses exigences, pour qu'il ne soit pas indiqué de considérer Bernard comme l'inspirateur de cet art, qui produisit ses grandes réussites pendant un laps de temps très court, correspondant précisément à celui de sa plus grande influence.

La première influence reconnaissable est d'ordre moral. On connaît en effet plusieurs de ses interventions en ce domaine et qui se résument à deux traits, cohérents entre eux : le retranchement du superflu dans l'art, le rejet de la richesse et du luxe qui sont vol des pauvres. Que le dépouillement qui s'ensuit atteigne une abstraction qui touche nos contemporains est évident mais celle-ci n'est nullement cherchée pour elle-même. Il y a simplement obéissance à cette exigence de simplicité et ce vérité.

La seconde est d'ordre fonctionnel. Si la spiritualité de Bernard donne des clés d'interprétation pour l'architecture cistercienne c'est qu'elle indique un but que les bâtiments réalisent effectivement : ce but, c'est que la vie matérielle ne prenne jamais le pas sur la vie spirituelle. Pour cela, il faut faire intervenir des données anthropologiques qui sont en même temps des options théologiques typiquement bernardines.

1) D'abord, le primat de la Parole : ces églises sont faites pour que retentisse la Parole de Dieu par le chant liturgique et la parole. Il est possible de s'en rendre compte en les visitant : la sonorité est remarquable, parfois améliorée encore par l'emploi de vases acoustiques, au point qu'une seule voix peut emplir la voûte (c'est d'ailleurs ce qui est recherché : un seul chantre doit pouvoir représenter le chœur). La qualité de la pierre elle-même n'est pas étrangère à cela : on a pu dire que : « la pierre chante ».

Il faut noter que cette architecture est contemporaine d'une réforme du chant. D'une part, on recherche l'authenticité des textes et des mélodies, d'autre part, on élabore une théorie musicale supposée permettre une meilleure transmission que la simple pratique qui se dégrade inévitablement en coutumes. Dans cette confiance en la raison, il y a aussi un trait de l'esprit cistercien : reconnaître dans les lois, les proportions, la beauté qui est un reflet le la gloire de Dieu.

2) Ensuite, corrélativement, la méfiance à l'égard du visible, qui, surtout pour les moines, peut détourner de la perception des réalités spirituelles (car il existe en l'homme des « sens spirituels » par lesquels il appréhende les réalités invisibles).

C'est cette intelligence de la réalité qui commande le dépouillement de toute ornementation et laisse voir la pierre nue. Les formes, les proportions elles-mêmes révèlent à la raison les perfections de Dieu et entraînent à l'aimer. Il en résulte un rôle capital joué par ce qui n'est pas visible mais permet de voir toutes choses : la lumière.

C'est cette présence et ce jeu de la lumière qui permet de dire que cet art est finalement, malgré son dépouillement, un art d'incarnation : dans l'église ou les autres bâtiments, elle n'est jamais violente, aveuglante, mais toujours mesurée, guidée, par l'architecture. L'ombre intervient aussi et cela signifie encore que la lumière éternelle s'est accommodée à notre vie humaine. Il y a des textes de Bernard qui sont tout à fait significatifs sur ce point.

A cet égard, il y a vraiment continuité entre le style de Cîteaux et l'art gothique qui poursuivra cette accommodation de la lumière à l'humain. Le jeu de la lumière dans l'espace symbolise cette présence de Dieu dans l'intériorité. Dieu a pris chair veut dire ici : la lumière éternelle s'est accommodée à notre vue.

On peut sentir cela en visitant les églises cisterciennes. On sent le volume où on se meut et le climat que la lumière y crée en modelant et en mettant en valeur la matière. Le parti pris bernardin qui contribue à tout cela se résume à quelques principes : réduction des dimensions, quadrangularité (les courbes symbolisant le céleste sont réservées aux parties hautes tandis qu'à hauteur d'homme on se meut dans un espace dont les lignes symbolisent le monde terrestre). Dans cet espace qui nous attire, nous élève, le mur n'est plus qu'une surface lumineuse où la matière est transfigurée.

Ces architectures correspondent à une démarche de foi pour laquelle l'ouïe vient d'abord, la vision ensuite. Tout est ordonné à l'ouïe car pour voir Dieu, selon saint Bernard, il faut d'abord l'écouter. Aussi la dimension la plus importante est sans doute la plus invisible, à savoir l'acoustique.

Cette dimension invisible de l'architecture cistercienne est la 4° dimension de l'architecture médiévale à laquelle contribue également le silence des sites cisterciens. Aussi est-il permis de parler d' « art apophatique », ce qui n'avait jamais encore été réalisé aussi nettement dans l'histoire de l'architecture chrétienne : un art non figuratif, ordonnant avant tout l'espace en vue de mieux écouter la Parole, mais parvenant à symboliser, à rendre présente la beauté du créé.

3) Ce souci concret d'écouter correspond au primat théologique de la Parole. Il nous amène au caractère communautaire, ecclésial de cette architecture car l'église n'est pas faite pour être admirée et visitée mais dans son être même elle est symbole de la communauté constituée de pierres vivantes dont la raison d'être est la gloire de Dieu qu'elle célèbre par la liturgie : paroles et chants.

Il est évident aussi qu'on retrouve dans la volonté de dépouillement de Bernard, le même souci de vérité et de lutte contre l'hypocrisie qu'il a déployé dans la réforme de la communauté ecclésiale.

4) Il faut peut-être revenir à la question initiale de l'attrait particulier exercé sur nos contemporains par cette architecture. Une citation de Georges Duby l'exprime parfaitement :

La nudité, le vide, l'abstraction auxquels l'art de notre temps fait une si large place dans sa quête d'absolu rejoignent en effet l'art cistercien. Cette analogie est réelle : l'art moderne, comme celui des moines blancs, touche plus qu'il ne décrit, est signe d'un don gratuit. Mais elle peut être à la fois une chance et une ambiguïté. Elle risque d'engendrer un malentendu dans la mesure où il est impossible de faire que l'architecture cistercienne ne soit pas foncièrement chrétienne, c'est-à-dire reposant sur l'Incarnation et ayant un caractère communautaire, liturgique.

Son message, car il est indéniable qu'il en existe un, est un message de foi, non un message d'esthétique pure (ce qui serait contraire à la pensée de Bernard). Mais pour qui se tient en dehors de la foi chrétienne, ou sur ses frontières, il est un lieu de rencontre entre l'hier et l'aujourd'hui : la morale. Il est certain en effet que le dépouillement cistercien procède d'une volonté éthique. Saint Bernard est vraiment bâtisseur en ce qu'il donne, dans son enseignement monastique, le plan du bâtiment intérieur, la perfection morale, qui est le modèle que cherche à exprimer l'architecture des pierres. Egalement, l'art moderne se veut lui aussi expression d'une morale et admet aussi le paradoxe d'un refus du décor, voire de l'art, qui conduit à la beauté.

Citons pour conclure ces sentences d'un sculpteur contemporain qui s'appliquent de façon étonnante à l'architecture cistercienne et laissent paraître un souci moral qui rejoint celui de saint Bernard.

Quand nous verrons Dieu

Quand nous verrons les lois de l'architecture sobre, les futurs puristes nous donneront de la lumière

Quand nous verrons Dieu, de tous les espaces faire un seul espace, le rythme de toutes les lignes deviendra une seule ligne.

Quand nous aurons de grandes oreilles, la noble verticale ne prendra pas de la lumière, mais elle donnera la lumière.

Quand nous aurons compris le mal qui nous tient ; le bien chantera quantité de gestes silencieux : carrés et triangles très justes de la géométrie vivante de la troisième et quatrième mesure.

Quand nous verrons le grand chef medium discuter avec les artistes de grandes lignes éternelles pour transmettre au peuple le triomphe de l'humilité.

Quand nous verrons la solitude de toutes les lignes faire une seule grande ligne : elles verront le point culminant de l'âme.

Quand nous verrons dans la verticale le maximum de silence avec un minimum d'action ; la verticale sera très vivante et les diagonales bougeront.

Quand nous aurons compris qu'une petite faute est aussi grave qu'une grande : analogie de la voûte du ciel au point et du point à la voûte.

Quand nous aurons compris la métaphysique de la nature ; le poids visible sera équilibre avec l'invisible.

Quand nous verrons que l'art pur est loi de lignes. Formes incompréhensibles que nous suivons parce qu'elles sont divines. Voilà l'amour du véritable amour.

(extrait de La sculpture, par Gilioli. Robert Morel éditeur, 1968).

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