LE CHRIST SELON SAINT BERNARD

 

En fait de christologie, Bernard n'est pas l'auteur d'hypothèses hardies ou de spéculations nouvelles. Pourtant le classicisme de ses affirmations christologiques, leur orthodoxie, correspondent à une expérience exceptionnelle et il a exercé une influence durable sur l'esprit chrétien en Occident.

Le Christ pour s'incarner vraiment a besoin de l'Eglise. Sans elle il est comme incomplet, l'Epoux a besoin de l'Epouse car sa chair est une avec la sienne.

La Parole de Dieu est vérité, elle est l'Epoux lui-même. Vous savez bien cela, mais écoutez la suite. Lorsqu'on entend cette parole sans lui obéir, elle reste comme vide, et à jeun, toute triste et plaintive parce qu'elle a été proférée en vain. Lorsqu'on lui obéit, au contraire, ne vous semble-t-il pas qu'elle prenne du volume et une sorte de corpulence, parce que l'action s'est jointe à la Parole qui est comme restaurée par les fruits de l'obéissance et de la justice ? (SC 71, 72)

Cette union étroite avec l'humanité dans l'Incarnation, que réalise l'Eglise, Bernard l'a pensée avec audace dans le Traité de l'Humilité (III, 8-10). Il y montre que le Christ selon saint Paul a appris l'obéissance parce qu'il a souffert (He 5, 8) et ainsi la compassion par expérience. Il a donc eu une connaissance particulière par son expérience, que d'une certaine manière, il n'avait pas dans sa divinité.

Aujourd'hui nous sommes sensibles non seulement au fait que Jésus ait été pleinement homme, mais aussi au fait que cette solidarité avec l'humanité signifie quelque chose pour la vie en Dieu même, la vie trinitaire. C'est ainsi qu'on parle très volontiers de « mort en Dieu » (Moltmann), d'humilité de Dieu ou de souffrance de Dieu (Varillon).

Il n'en va pas ainsi chez l'abbé de Clairvaux qui a eu plutôt tendance à séparer la vie en Dieu, l'unité ineffable qui caractérise et l'union dans la diversité qui caractérise le plan purement humain, ce qui rend l'union entre l'homme et Dieu qualitativement inférieure. Pourtant cette séparation évite les inconvénients d'une représentation où l'humanité et la divinité sont mêlées en Christ (« communication des idiomes »). On aboutit alors, tôt ou tard, à un engloutissement de l'humanité dans la divinité qui devient le pôle dominant.

En lisant l'abbé de Clairvaux, le Christ n'apparaît pas selon une manière divine d'être homme mais plutôt selon une manière humaine d'être Dieu et cela peut nous donner à penser.

La Seigneurie du Christ, sa puissance, sa liberté s'expriment dans la gratuité et la miséricorde. « Il apporte la bonne nouvelle aux ingrats, fait des miracles pour les infidèles et prie pour ceux qui le crucifient » (SC 6, 3).

Souffrir et agir, même pour son ennemi, voilà qui est humainement divin. Ce chemin du Christ révèle le Père dont le visage ne répond plus aux représentations d'un Dieu puissant, juste, un Dieu de la loi. Ce Dieu-là laisse l'homme libre et la liberté absolue de Jésus face à lui va jusqu'à l'éloignement entre le Père et le Fils à la croix. Eloignement qui est pourtant la communion la plus profonde de leur volonté commune (SC 8, 1). Jésus n'est pas un substitut d'un Dieu puissant, appliquant un programme divin, mais un homme libre allant jusqu'au bout de la liberté que le Père lui donne, lui livre, comme une responsabilité.

Le Père chérit son Fils d'un amour tout particulier : souverain, il aime son égal ; éternel, son coéternel ; unique, son fils unique. Mais il est aimé par son Fils d'un amour qui n'est pas moindre puisque le Fils meurt par amour du Père. (SC 8, 1).

Ne risquons-nous pas d'extrapoler en voulant tirer ces développements, courants dans la théologie moderne, des œuvres de Bernard ? Un rapprochement est possible à partir de la manière dont l'abbé de Clairvaux conçoit l'humanité du Christ. Elle est une révélation inouïe dans l'Incarnation et la Rédemption qui provoque une nouveauté irréversible dans l'histoire du monde. Pourtant la suite du Christ n'est pas une imitation de Jésus-Christ, une dévotion sentimentale à son humanité ou une conformation à un modèle, toutes choses dont on a fait de Bernard un promoteur. Les chrétiens ne sont pas des substituts du substitut de Dieu.

« Nous ne connaissons plus le Christ selon la chair », nous dit Saint Paul en 2 Co. 5, 16. L'abbé de Clairvaux aime ce verset qu'il répète souvent. Celui qui reçoit l'Esprit vivifiant devient enfant de Dieu, il actualise dans la liberté et la créativité la présence de son Seigneur, d'une manière unique dans un monde et une histoire précis. Saint Bernard, ainsi que le mouvement qu'il a lancé, en bon témoin pour son siècle, nous met ainsi devant notre responsabilité d'enfants du Père, vivant de l'Esprit du Fils.

Bernard a une place dans l'histoire de l'esprit chrétien en Occident dans la mesure où il est considéré comme l'initiateur d'une piété affective, d'un amour de l'humanité de Jésus, d'une imitation du Christ, d'un dévôt de la Vierge. Même si certains passages de ses œuvres vont dans ce sens, nous avons vu que l'orientation fondamentale de sa christologie est autre. S'agirait-il d'un malentendu ? Pas tout à fait, ce n'est pas sans raison qu'il a été considéré pendant des siècles (jusqu'au XVIIIe environ) comme le grand docteur mystique : car il est exact de dire que Bernard a contribué à rendre Dieu plus proche de l'homme.

On ne peut conclure en parlant de sa christologie sans marquer quelques éléments d'anthropologie dont il est l'inspirateur.

Le Verbe agit à travers les médiations humaines et anthropologiques, et en ce sens on peut parler d'affectus. L'affectus ce n'est pas la sentimentalité mais le Verbe qui s'incarne dans chaque homme (ce que Bernard appellera le « deuxième avènement », intermédiaire entre la venue dans la chair et le retour en gloire) en suscitant sa liberté par le consentement, de même que le Père a suscité la liberté de Jésus. Cet accent sur l'homme comme être mû par des affections n'exclut pas un certain type de recherche intellectuelle mais oriente cependant vers une conception de l'homme non intellectualiste. La noblesse de l'homme ne provient pas d'abord de son intelligence spéculative mais de sa liberté. Cette liberté, que personne ne saurait lui ravir prend la forme d'un consentement concret qui n'exclut pas une intelligence pratique liée à la sagesse : il n'y a pas de contrainte, on consent toujours, même au sein des nécessités les plus fortes. En appelant l'homme « image de Dieu » à cause de cette liberté, Bernard a contribué à forger la conception moderne de l'homme. Désormais, la liberté fait partie de la définition même de l'homme.

Voulant donc reconquérir l'homme, sa noble créature, Dieu s'est dit : Si je le contrains malgré lui, j'aurais un âne, non pas un homme, puisque ce n'est pas de son plein gré qu'il viendra, ni spontanément qu'il pourra dire : « De grand cœur je t'offrirai le sacrifice » (De div. 29, 2).

On trouve dans l'homme non seulement la crainte et le désir, mais aussi l'amour, il n'y a rien en lui de plus impétueux que cela pour l'entraîner. Dieu est donc venu dans la chair et il s'est montré digne d'amour au point de nous témoigner une charité qui dépasse celle de quiconque : il a pour nous donné sa vie (Jn 15, 13) (De div. 29, 3).

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