SAINT BERNARD ET L'EGLISE

Histoire

A la façon d'un prophète

Dans les affaires de l'Eglise.

Partisan de la réforme grégorienne ?

Ecclésiologie

L'Eglise, un peuple saint.

La hiérarchie, un service.

Respect de l'autorité épiscopale.

Primauté papale et autorité épiscopale.

Un style curial simple.

Histoire

A la façon d'un prophète.

Tout moine qu'il était, Bernard a été souvent propulsé aux premiers rôles de l'histoire de son temps. Non pas en tant que responsable : il a plusieurs fois refusé l'épiscopat et n'a occupé aucune charge ecclésiastique importante, à part celle d'abbé de Clairvaux. Il n'a aucun pouvoir institué mais il possède une autorité morale exceptionnelle du fait de sa personnalité et de la « rigoureuse exigence de générosité qu'il n'a cessé de prêcher et de montrer ». Il a enfin un talent incontestable d'écrivain et d'orateur auquel on a recours quand on désire défendre une cause importante. Il est intervenu, somme toute, à la façon d'un prophète, avec la force de l'Esprit pour apporter aux affaires terrestres la mesure de Dieu.

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Dans les affaires de l'Eglise.

Il a pris part à certains conciles locaux. Il s'est occupé de plusieurs nominations d'évêques, œuvra à la réforme des mœurs qui s'imposait parmi les clercs (cf. son sermon Sur la conversion des clercs) et même les évêques (lettre 42, De la conduite et des devoirs des évêques), il donne enfin des conseils à l'un de ses moines devenu pape, Eugène III (traité De la considération). Dès 1130 il a dû intervenir dans le schisme qui divisait la chrétienté : deux groupes de cardinaux avaient élu chacun de son côté un pape, plongeant ainsi l'Eglise dans la division. Bernard prend parti pour celui qui est le plus estimable et cherche à le faire reconnaître par tous, acceptant d'accompagner Innocent II dans plusieurs de ses déplacements. On sait qu'il fut appelé à prêcher la seconde croisade et qu'il intervint dans de multiples occasions, lui qui disait : « les affaires de l'Eglise sont mes affaires. »

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Partisan de la réforme grégorienne ?

On a voulu inscrire son action dans la ligne de cette réforme et même en faire un partisan de la « théocratie ». Sans aucun doute, il a, comme la réforme grégorienne, le souci de la liberté de l'Eglise mais son souci est cependant autre. Il est éminemment réformateur mais il ne se contente pas de poursuivre une entreprise déjà commencée, il en inaugure une nouvelle.

Au moment du schisme, deux groupes sont en présence. L'un est clunisien et romain, centralisateur donc, et cherche à poursuivre l'idéal grégorien avec ce qu'il implique de souci de prestige, de faste même, de revendication de droits temporels et fiscaux. L'autre va dans le sens des réformes monastiques et canoniales et c'est bien ce dernier que Bernard fera triompher avec Innocent II.

Dans une Eglise où le rôle des monastères est prépondérant, sa réforme est entièrement cohérente avec ses principes monastiques. Son opposition à Cluny trouve ici sa vérité la plus profonde : les controverses concernant l'ascèse ou l'art religieux n'en sont que des conséquences. Bernard est pénétré des principes de la réforme cistercienne : coordination hiérarchique, limitation de l'exemption et pauvreté, refus de la fiscalité ecclésiastique. Tout cela, qui est exactement contraire à Cluny, peut s'appliquer à l'Eglise. En ce qui concerne le pape, il affirme ses droits mais demeure très vigilant quant à l'exercice de son pouvoir et dénonce les risques de centralisation. L'avenir lui donnera raison à cet égard et il est permis de dire que si Bernard avait été mieux écouté, les Réformes du XVIe siècle n'auraient pas pris un tour dramatique.

Enfin, il n'est pas « romain ». Ses invectives contre les romains et la Curie sont célèbres. Il félicitera même Innocent II d'avoir quitté cette ville. A la base de ce sentiment, il y a sans doute le dégoût devant la corruption des mœurs, et les trafics d'influence et d'argent qui florissaient alors. Mais, surtout, son ecclésiologie ne l'incline nullement à valoriser Rome : il n'a que mépris pour son héritage païen et c'est Jérusalem qui est sur terre l'image de la Cité céleste, qui est « maîtresse des nations et capitale des provinces », nullement Rome.

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Ecclésiologie

 

C'est à la réforme des cœurs qu'il s'attache surtout, plus qu'à celle des institutions. Celles-ci d'ailleurs, à son époque, n'avaient pas tellement besoin de réformes : celle du pape Grégoire VII, déjà mentionnée, avait porté ses fruits. Par contre une réforme morale et religieuse était nécessaire :

L'Eglise, un peuple saint.

A travers ses interventions et ses écrits, une certaine doctrine de l'Eglise peut se dessiner. Elle est pour lui l'assemblée des fidèles, organisée bien sûr par une hiérarchie mais qui n'a de sens qu'au service spirituel du peuple de Dieu et ne pouvant jamais être séparé de lui : tout le corps ecclésial est intéressé et engagé dans le ministère des prêtres. Il considère l'Eglise de façon mystique, comme « épouse » du Verbe ; encore marquée par le péché (elle a des rides) mais à la recherche de son Dieu, tournée vers les choses d'en-haut, appelée à constituer avec les anges la cité céleste. En ce sens, la vie monastique est pour lui le modèle de l'Eglise ou, si l'on préfère, une Eglise en miniature. Il la voit ainsi, beaucoup plus que comme « médiatrice » de grâce, moyen de salut (ainsi des sacrements, par exemple, en eux c'est le Christ Grand-Prêtre qui agit, beaucoup plus que l'Eglise).

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La hiérarchie, un service.

Dans cette visée, le sacerdoce, la hiérarchie, a un rôle spirituel de service. Il y insiste beaucoup. Le verbe « dominer » souligne aussi l'aspect du terme latin « dominium », le « domaine », la propriété : les évêques ne peuvent agir en propriétaires de l'Eglise, ils n'en sont que les intendants. L'Eglise appartient au Christ. Il exhorte les prêtres à être pauvres, humbles et non dominateurs, fidèles aussi à leur célibat qui indique pour Bernard une plus grande capacité d'aimer, de se dévouer, de servir, d'être vraiment pasteur.

« C'est des apôtres que, pape, tu es successeur et héritier : ton héritage, c'est le monde ! Mais dans quelle mesure cet héritage te revient-il ?... Ce n'est pas sans réserve aucune que tu as reçu, non pas la possession du monde, mais un certain pouvoir de le gérer. Si tu prétends en usurper aussi la possession, tu entres en contradiction avec celui qui a dit : « L'univers m'appartient et tout ce qu'il renferme »... Ne dispute pas au Christ la propriété de ce domaine. Contente-toi d'en prendre soin : telle est ta part. Garde-toi bien d'étendre la main au-delà. Eh quoi, vas-tu me dire, en m'accordant le premier rang, tu m'interdis de dominer ? Cela est parfaitement exact. Ne serait-ce point à tes yeux une bonne manière d'occuper le premier rang que de l'occuper par la sollicitude ?... Tu ne dois occuper le premier rang que pour pressentir les besoins, décider des mesures à prendre, remplir les fonctions de gérant et de garde. Tu ne dois l'occuper, ce premier rang, que pour y servir, « comme ce serviteur prudent et fidèle à qui son maître avait donné autorité sur les gens de sa maison » (cf. Mat., 24, 45). Pourquoi as-tu reçu autorité ? C'est pour que tu donnes à ceux qui te sont confiés, et au moment où ils en ont besoin, la nourriture, autrement dit, c'est pour que tu répartisses, non pour que tu commandes. Oui, agis en serviteur. » (De la Considération, L. III, 1-2)

Le service est l'âme de la hiérarchie : on préside pour être utile, selon le jeu de mot latin de saint Augustin, repris dans la Règle de saint Benoît : praesis ut prosis.

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Respect de l'autorité épiscopale.

Bien que Bernard fustige les évêques pour qu'ils agissent d'une façon qui soit digne de leur état, car il fallait lutter contre le luxe de certains évêques ou leur ambition, leur vénalité, il n'admet pas qu'on cherche à se soustraire à leur autorité : mépriser un évêque est criminel, le critiquer est téméraire. Quand il s'agit d'un évêque, Dieu est en cause.

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Primauté papale et autorité épiscopale.

Saint Bernard reconnaît la primauté de l'évêque de Rome. Son autorité s'étend aussi sur les autres évêques, qu'il peut même déposer. Mais cela n'autorise pas le pape à faire n'importe quoi : « La sainte Eglise romaine, dont par la grâ-ce de Dieu tu es le chef, est la mère des autres Eglises, non leur souveraine ; tu n'es donc pas le souverain des autres évêques mais l'un d'entre eux » (De con-sideratione, IV, 23).

Deux points particuliers sont pour Bernard l'occasion de rappeler la nécessité, pour l'autorité romaine, de respecter la juste autonomie et l'autorité propre des évêques dans leurs Eglises. Il s'agit des appels inconsidérés à Rome pour se dérober aux autorités locales et surtout de l'exemption des monastères ou de certaines églises, c'est-à-dire des démarches, souvent onéreuses, entreprises par ceux-ci pour échapper à l'autorité épiscopale en se rattachant directement au Saint-Siège. Saint Bernard y est opposé, il y voit un empiètement indû du Saint-Siège sur les prérogatives des évêques, comme aussi un manque de subsidiarité, un abus de centralisation.

« Les abbés sont soustraits à l'autorité des évêques, les évêques à celles des archevêques, les archevêques à celle des patriarches ou des primats ! Est-ce là un beau spectacle ?... Lorsque vous vous livrez, toi et les tiens, à cette pratique, vous nous prouvez que vous avez la plénitude de la puissance, mais peut-être ne nous prouvez-vous pas que vous avez celle de la justice. Vous agissez parce que vous en avez le pouvoir, mais autre chose est de savoir si tel est aussi votre devoir. Là est toute la question. Vous avez été mis en place pour conserver à chacun sa part d'honneur et de dignité dans la hiérarchie, non pour la lui ravir » (Cons., III, 14).

Et Bernard d'admonester Eugène III avec insistance et d'une façon percutante qui nous étonne encore. Ne va-t-il pas jusqu'à le comparer au roi David convoitant l'unique brebis du pauvre : « Tu fais erreur si tu crois que ton pouvoir apostolique, parce qu'il est le plus élevé, est le seul que Dieu ait institué » (III, 17). Bernard jugeait donc qu'une certaine centralisation, dont il ne niait ni le principe ni les bienfaits réels, pouvait être excessive.

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Un style curial simple.

Dans le Siège apostolique de Rome, il distingue entre l'héritage venant de Pierre et ce qui venait de privilèges impériaux. La curie ne peut devenir une cour du même style que la cour impériale. Il réagit également contre une Eglise qui concevrait trop sa structure juridique sur le modèle de la société féodale. La légitimité juridique, en tout cas, ne dispense pas de l'effort ascétique et d'une sainteté personnelle.

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