SAINT BERNARD, L'EGLISE ET L'EPOUSE

Théologie

Quelques actualisations

Conclusion

Théologie

 

Toute l'activité ecclésiale de Bernard est sous-tendue par une mystique et une théologie dont le Commentaire sur le Cantique donne la clé et qu'on peut caractériser en deux points :

L'Eglise est le corps et l'épouse du Christ

Cette affirmation est classique mais elle a pour Bernard une évidence fondatrice : les chrétiens sont le corps du Christ, sans eux, le corps du Christ n'existerait pas. Ainsi, l'Eglise n'est nullement un substitut du Christ et il en découle un sentiment aigu de la responsabilité des chrétiens : leur propre témoignage ne saurait faire défaut, le Christ en a un besoin urgent. De là ses critiques parfois très vives contre tout ce qui obscurcit ce témoignage : luxe, injustice. De cette responsabilité, aucune délégation à une hiérarchie, aucune bonne œuvre, aucune esthétique religieuse, ne peut les délier.

L'Eglise a exactement les mÊmes dimensions que le Christ.

Elle est non seulement son corps sur terre, aujourd'hui, mais elle Lui a toujours été unie, avant l'Incarnation, et elle lui est encore unie dans la gloire. D'où ces deux notions, inhabituelles mais traditionnelles, d'une Eglise prédestinée et d'une Eglise céleste, mais aussi d'une Eglise universelle rejoignant l'humanité sans que ses frontières soient très précises. L'Eglise est moins corps du Christ en tant qu'institution qu'en tant que rejoignant l'humanité que le Christ a assumée en s'incarnant.

L'humanité aveuglée et l'« Eglise anonyme »

Bernard part d'une constatation : l'humanité n'a pas reconnu les bienfaits de son créateur, elle n'a pas su le reconnaître dans la création. Car Dieu agit secrètement sans se laisser reconnaître ouvertement. Pourtant une connaissance naturelle de Dieu est possible.

En fait, avant l'Incarnation, l'Eglise existait déjà : « elle demeurait malgré tout introuvable, mystérieusement cachée et disparaissait aussi bien dans la petite troupe des élus que dans les égarés ».

Cette Eglise est symbolisée par l'Epouse qui cherche l'Epoux dans la nuit. Elle est prédestinée, convertie par Dieu, révélée à elle-même par la parole des apôtres qui ne font que trouver ce qui est déjà là et que Dieu avait préparé en secret. Au Sermon 77 sur le Cantique, Bernard s'étonne que cette Eglise ne soit pas rassemblée par les apôtres mais seulement trouvée comme si elle était déjà constituée.

L'Eglise prédestinée existe depuis toujours car elle est indissolublement liée au Verbe préexistant. Une première manifestation de cette Eglise prédestinée a eu lieu à l'Incarnation, elle fut discrète et non pas universelle comme par la prédication des apôtres. L'Eglise prédestinée est si étroitement unie à son époux qu'elle descend du ciel avec lui lors de l'Incarnation. C'est ainsi que Bernard interprète Ap., 21, 2-3 : « Je vis la nouvelle Jérusalem descendre du ciel comme une Epouse... »

Cette première manifestation est à la taille de l'enfant de Bethléem : dans le Verbe incarné s'est manifestée l'Epouse. L'Eglise céleste qui s'incarne vient à la rencontre de l'Eglise prédestinée, anonyme, faite d'hommes. Ils viennent en petit nombre vers l'Epoux et l'Epouse incarnée en une seule personne, car la manifestation est discrète. Comme la Reine de Saba vint à la rencontre de Salomon, ils viennent de loin, ainsi les mages qui étaient préparés à recevoir dans la foi la manifestation de l'Epoux, préludant ainsi à la conversion des nations païennes.

Cette perception d'une Eglise cachée dans l'humanité est très forte chez Bernard, elle est à rapprocher aussi du sentiment très fort qu'il a de la valeur du peuple juif en tant que porteur de l'humanité de Jésus. Toucher aux Juifs dira-t-il c'est toucher au Christ. Il aurait même dit : « ils sont la prunelle des yeux du Messie ».

Pourtant, cette conception d'une Eglise céleste prédestinée, même si elle s'enracine chez saint Paul, ne nous parle pas immédiatement. Nous aimons mieux voir l'Eglise faite d'hommes et de femmes bien concrets et non une Eglise angélique. Pourtant elle permet de mieux situer dans la tradition des conceptions plus modernes.

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Quelques actualisations

Cette vision de l'Eglise peut nous intéresser sur deux points :

1) Si le corps humain, incarné de Jésus est manifestation de l'Eglise, et Bernard insiste pour montrer que Jésus va jusqu'au bout de l'expérience humaine, cela signifie que toute manifestation authentique de l'Eglise est une incarnation du corps du Christ et qu'elle doit rejoindre toutes les dimensions de la vie humaine.

2) L'« Eglise anonyme ».

Comme pour l'Eglise trouvée par les apôtres qui existe déjà, le Verbe est présent dans le cœur de certains hommes, secrètement. Comme il était déjà dans le cœur de Marie avant de s'incarner dans son sein. Cela donne un bon équilibre entre l'œuvre de Dieu et celle de l'homme : l'œuvre missionnaire extérieure manifestée depuis l'Incarnation, prédication de la Parole, ne fait que rejoindre ce qui est déjà préparé en secret par Dieu dans le cœur des hommes. Ce dernier aspect est bien actualisable dans une ecclésiologie inspirée par Vatican II.

On pourrait parler d'une « église anonyme » chez saint Bernard de même qu'on trouve chez un théologien comme K. Rahner des « chrétiens anonymes » ou même un « christianisme anonyme ». Pour ce dernier, le fait qu'un christianisme implicite puisse exister n'exclut pas la nécessité, le devoir pour lui, quand il en a la possibilité, de passer à un christianisme explicite : comme l'Epouse rencontrée par les gardes (les apôtres) doit se connaître elle-même. K. Rahner a non seulement parlé de chrétiens anonymes mais d'un christianisme anonyme, ce qui lui fut reproché. La critique tient à ce qu'il aurait plaqué un vernis de christianisme sur une anthropologie ou un humanisme. Pourtant il est plus exact de voir les choses inversement. On ne peut reconnaître un christianisme implicite déjà constitué par la grâce qu'à partir du christianisme explicite. L'Epouse n'est révélée à elle-même qu'à l'incarnation et de manière universelle, mais comme existant déjà, quand elle reçoit la Parole des gardes (c'est-à-dire des apôtres).

Chez Bernard aussi, la perspective reste d'abord théologique : même si l'Eglise explicite est appelée à rencontrer l'humanité, à la reconnaître dans toutes ses dimensions. C'est dans la mesure où elle explicite un sens déjà présent qu'elle fait progresser vers une plénitude : l'espérance agit déjà sur l'actuel. Ce qui nous permet de passer à une autre notion-clef de Vatican II, celle de signe des temps.

3) A la rencontre du Corps du Christ, les signes des temps.

Une nouveauté est annoncée par la parole prêchée à l'humanité entière, elle la rejoint là où elle est. Bernard exprime cela par le mot de compassion : rencontrer l'autre là où il est, se réjouir et souffrir avec lui, ce que Jésus a fait et Paul après lui.

Dans ce contexte apparaît le thème du païen ou de l'ennemi : celui qui est loin de Dieu, en dehors de l'Eglise ou même en son sein, est l'ennemi qui doit être pourtant aimé. Il n'est donc pas seulement celui qui persécute mais celui qui est égaré, fragile. Le chrétien parfait doit aller au-devant de lui, lui apporter la charité de son aide physique ou spirituelle. Il sait qu'en allant jusqu'à ses marges il prend des risques s'il n'est pas suffisamment enraciné dans sa foi pour expérimenter qu'il ne s'éloigne pas du Christ en allant vers celui qui en est le plus éloigné.

L'Eglise et les chrétiens doivent donner un corps au Christ par l'obéissance à la Parole. Ils doivent à nouveau incarner le Verbe. Cette incarnation rejoint l'humanité là où elle est mais pour la mettre en mouvement. Le corps incarné doit ressusciter un jour comme celui de Jésus de Nazareth. Il en va ainsi de l'Eglise entière et de chacun de ses membres. Incarnation et dimension eschatologique ne s'excluent pas.

L'abbé de Clairvaux, dans son Traité de l'Amour de Dieu a parfaitement exprimé au plan individuel cette tension. Le cheminement de l'amour de Dieu qui monte par degrés part de la réalité la plus égocentrique, celle de l'amour de soi avec ses besoins les plus primaires où Dieu est aimé par intérêt comme une sécurité. Cette dimension est reconnue, assumée. Il faut passer par elle pour s'ouvrir à l'amour du prochain et ensuite à un amour gratuit de Dieu pour lui-même. L'homme charnel que nous sommes naturellement est pris en compte comme tel, comme base de départ, dans sa corporéité. C'est vrai pour soi-même et pour le païen qui est loin de Dieu. Mais cette chair, cette corporéité est respectable jusque dans ses besoins car le Christ l'a prise jusqu'au bout. Pourtant cette chair est appelée eschatologiquement à ressusciter et c'est le plus haut degré de l'amour de Dieu, le définitif où on s'aime soi-même pour Dieu, car il veut qu'il en soit ainsi en nous rendant notre corps à la Résurrection.

C'est la même tension que l'on retrouve dans la doctrine des signes des temps : toute dimension naturelle et humaine doit être évangélisée pour trouver son sens. L'abbé de Clairvaux dirait : pour en rendre grâce à son Créateur.

Gaudium et Spes, 4 « Pour mener à bien cette tâche, l'Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Evangile, de telle sorte qu'elle puisse répondre, d'une manière adaptée, à chaque génération, aux question éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique. »

Il s'agit de reconnaître les germes de vie déjà semés dans le cœur des hommes comme éléments appartenant déjà à la Révélation.

Le Christ et l'Eglise sont dans le monde les signes de Dieu lui révélant son sens, sa dimension eschatologique. Les signes des temps sont aussi tous les faits historiques ou les aspirations des hommes, qui d'une certaine façon déterminent le progrès de l'humanité et font percevoir des formes de vie plus humaines.

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Conclusion

Pour l'abbé de Clairvaux, l'Eglise n'est nullement sacralisée dans ses institutions ou dans sa ritualité, comme si dans ses formes extérieures elle était un substitut du Christ (cf. note sur saint Bernard et le Christ). Pourtant l'Epouse n'est pas dispensée d'incarner son Epoux, en rejoignant son corps dans tout ce qui est humain, en attente de l'Evangile et de l'Esprit vivifiant. Si elle obéit à cette mission qui est sa responsabilité, elle sera gardée dans la liberté, délivrée de plusieurs aliénations possibles :

— idolâtrie des formes institutionnelles avec toutes les compromissions nécessaires pour les sauvegarder, ce qui délie les chrétiens de leur responsabilité, vis-à-vis des pauvres en particulier ;

— se réfugier dans l'intériorité mystique, une fausse spiritualité anhistorique ;

— assimiler la libération en Christ aux processus d'un militantisme socio-économique (nouvelle version inversée de la théocratie).

Toutes ces déviations, l'abbé de Clairvaux à sa manière a lutté pour que l'Eglise les évite. Aujourd'hui encore, bien que la conjoncture soit autre, il nous invite à poursuivre cet effort pour une authenticité ecclésiale.

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