SAINT BERNARD LA FEMME ET LES FEMMES

Pour se faire une opinion, il est opportun d'examiner comment les auteurs qui ont abordé ce sujet présentent la femme du XIIe siècle.

Certains auteurs pessimistes insistent sur les ambiguités de la politique de l'Eglise au sujet du mariage, sur les retombées de la réforme grégorienne dont certaines femmes furent victimes, sur la misogynie des clercs en général, parfois des moines. En revanche, ils laissent dans l'ombre les difficultés des papes et des évêques dans leurs tâches réformatrices au sein d'une société en pleine mutation, et leurs interventions pour faire reconnaître les droits et la dignité de nombreuses femmes.

D'autres auteurs, plus optimistes, présentent une documentation plus large et plus précise, laquelle, sans omettre chroniqueurs et poètes, puise ses sources dans l'hagiographie, les chartes, les décisions canoniques, l'histoire de l'Eglise, la théologie et les écrits de Bernard. Ils font apparaître ainsi un tout autre visage de la femme ; ils notent les aspects positifs de la réforme ; ils décrivent le renouveau du monachisme, son rayonnement dans la Chrétienté, un certain mouvement d'estime à l'égard de la femme, relatif, certes, aux mœurs de l'époque.

Bernard, dans ce mouvement réformateur dont il devient la cheville ouvrière, se distingue par son attitude positive vis-à-vis des femmes de son temps.

Même s'il faut se garder de prendre à la lettre les schémas hagiographiques, plus pédagogiques que véridiques, le ton et l'attitude de Bernard n'ont rien à voir avec le langage méprisant et injuste que certains clercs empruntent à saint Jérôme, ou héritent de l'antiquité païenne.

Pour Bernard, la femme n'est pas cet être inférieur que des misogynes vont jusqu'à nommer suppôt de Satan. Dans une société très cloisonnée par les institutions féodales, il se montre accessible à toute femme, quel que soit son rang. Ses historiens nous le montrent attentif à celles qu'il rencontre ; de même sa correspondance : depuis la "pauvresse de Bar" dont le mari est criminel, jusqu'aux reines de France et d'Angleterre, aux duchesses de Bourgogne et de Lorraine, et de tant d'autres de moindre noblesse, connues par ses 23 lettres à des femmes.

Fraternel auprès des paysannes, il leur conseille entraide et solidarité. Il sollicite les grandes dames pour des fondations de monastères, ou pour des œuvres de miséricorde. Il connaît le pouvoir de celles-ci sur leurs époux et leur demande d'intervenir, pour orienter ou infléchir une décision, promouvoir la paix, faire respecter la justice, inciter à la charité, prôner la fidélité à l'Evangile, à l'Eglise. En tout cela, Bernard sait se montrer à la fois rigoureux et courtois. S'il conseille avec fermeté, il exhorte avec douceur, avertit avec compassion. Il reste fidèle à celles qui lui ont rendu service. Ses dons d'écrivain lui permettent d'exprimer avec délicatesse sa reconnaissance. Quelques exemples à l'appui de ces affirmations :

A dame Béatrice qui a facilité sa convalescence, il exprime son affection et admire la sienne dans un lettre touchante.

De la reine Aliénor, à la conduite scandaleuse mais à la culpabilité incertaine, il n'écrit pas un mot de blâme dans les sept lettres adressées à son époux le roi Louis VII, qu'il ne craint pas néanmoins de reprendre, sévèrement parfois. Prudence tactique ? Mais aussi sans doute discrétion, miséricorde, espoir de conversion.

Auprès de Mathilde, duchesse de Bourgogne, « noble Dame qui lui est très chère », il insiste pour qu'elle obtienne de son époux l'autorisation du mariage de deux jeunes qui s'aiment : « Faites ceci pour l'amour de Dieu et de moi..., » écrit-il, usant de son charme !

De fait, face aux coutumes féodales, Bernard interviendra pour défendre la dignité et l'indissolubilité du mariage, la liberté de l'engagement réciproque, ce qui, à l'époque, revient souvent à défendre la femme.

A l'adresse des moniales, grandes dames ou simples femmes, converties ou guidées par lui, Bernard n'a écrit que peu de lettres. Strict sur les questions de clôture (le rapt sévissait encore), il sait manifester sa sollicitude en s'inquiétant de leurs ressources matérielles. Il ne craint pas à ce sujet de soutenir l'abbesse de Fontrevaud contre l'évêque d'Angers. Que Bernard défende cette abbesse, dont dépend aussi un monastère d'hommes, voilà qui en dit long sur son sens de la justice vis-à-vis des femmes, et sur son estime.

Quelques-unes de ces moniales sont restées célèbres :

Héloïse, qu'Abélard aima dans sa jeunesse, devenue abbesse du Paraclet, reçoit plusieurs visites de Bernard. Il exhorte et enchante sa communauté. Il lui restera fidèle même après la mort d'Abélard, malgré (ou à cause de ?) ses querelles doctrinales avec ce dernier.

Hildegarde, abbesse de Bingen, voyante et savante, lui adresse la première une lettre fort louangeuse. La réponse de Bernard est empreinte de réserve et d'humilité. Prudent vis-à-vis de ses visions, il « se réjouit de la grâce qui est en elle », et quête sa prière pour lui et pour les siens.

A Ermengarde, comtesse de Bretagne, il adresse deux courts billets, chefs-d'œuvre de finesse, qui témoignent d'une amitié spirituelle tendre et austère à la fois, dictée par une compassion profonde : à l'âge de 60 ans, elle a tout perdu, époux, fils, et biens.

Hombeline, arrivée à Clairvaux en somptueux équipage, richement vêtue, se voit refuser l'accès au parloir par son frère Bernard. Celui-ci, qui sait se montrer dur envers les hommes, ne le fut qu'une fois à l'égard d'une femme : sa sœur. Sans doute voulait-il affirmer ainsi qu'un abbé n'est pas un prélat ni un seigneur, mais un pauvre du Christ. Convertie par le rayonnement de son frère que ses larmes ont fléchi, Hombeline mènera désormais un vie vraiment chrétienne.

Aux veuves s'étend encore la sollicitude de Bernard. En témoignent les lettres qu'il adresse à Mélisande, épouse du défunt comte d'Anjou, Foulque Ier, roi de Jérusalem. Sa correspondance avec elle constitue presque un petit traité des devoirs d'une veuve, à concilier avec ceux d'une reine. Bernard insiste pour qu'elle déploie cette « énergie virile faite de prudence et de force » dont il la croit capable, bien que femme. Autre preuve de son estime.

Bernard, quand il écrit à des hommes - clercs ou laïcs -, quand il exhorte des moines, fait allusion à la faiblesse et à la fragilité féminines. Ferait-il là preuve de misogynie ?

Il est certain que, contrastant avec les mœurs rudes et souvent violentes des seigneurs comme des manants, la fragilité de la femme n'en paraissait que plus grande. Quand Bernard y fait allusion, c'est plus souvent pour excuser que pour accabler.

S'il manie l'ironie à propos de la mode et des parures de femmes, c'est pour ridiculiser les tenues recherchées que portent certains chevaliers, et même des évêques.

Mais auparavant il leur a proposé en modèle la Femme forte des Proverbes...

Mieux encore, il donne la foi des femmes en exemple : « Si tu avais autant de foi que ces simples femmes... » répond-il à un évêque sollicitant sa guérison. En effet d'après les biographes, Bernard aurait, comme thaumaturge, guéri au moins autant de femmes que d'hommes.

Enfin, quand il met en garde moines ou clercs quant à la fréquentation des femmes, il y a tout lieu de croire qu'il ne veut que les soutenir dans leur combat pour garder la chasteté, et non pour leur faire mépriser celles-ci. N'est-il pas lui-même « sensible au féminin » ? Pacifié, certes il l'est, mais il sait qu'« être sans cesse en compagnie d'une femme et ne pas la connaître, c'est plus difficile que de ressusciter un mort ». (S. Cant. 65, 4).

Ainsi peut-on conclure avec J. Leclercq : « Dans les rares cas où Bernard parle mal des femmes, c'est à propos des hommes... »

Bernard, dans ses Sermons et Traités, cite des femmes de l'Ecriture. A travers elles, il propose une certaine image de la Femme.

L'attitude de Bernard est contemplative plutôt que moralisante. Aussi il privilégie les exemples féminins dignes d'admiration, car ce sont eux que la Liturgie propose. S'il lui arrive d'évoquer parfois dans l'Ancien Testament des femmes infidèles, c'est souvent à titre d'images symbolisant l'humanité pécheresse. Ainsi quand il emploie des expressions bibliques péjoratives à l'égard de la femme, il les atténue aussitôt en y associant l'homme.

Les femmes du Nouveau Testament sont occasion pour Bernard de méditations nombreuses : la foi de l'hémorroïse, le détachement de la femme pauvre, le dévouement de Marthe, le repentir et la dévotion de Madeleine, la bonté et la fidélité des femmes qui ont enseveli Jésus, autant de vertus qui dessinent le visage de la Femme.

Quand il lit la Genèse, la femme apparaît à Bernard égale à l'homme, bien que différenciée et complémentaire. Il ne charge pas plus Eve qu'Adam de tous les péchés du monde. Certes si une femme, Eve, fut à l'origine de notre perte, une autre femme, Marie, est à l'origine de notre salut.

Le thème d'Eve et de Marie nouvelle Eve retient souvent l'attention de Bernard. Comme Eve fut placée au côté d'Adam, il place Marie à côté du Christ Sauveur, dans une complémentarité nécessaire non à notre salut, mais à notre instruction. Ainsi pouvait apparaître le rôle médiateur de la Femme qui est bénie entre toutes les femmes.

Au-delà des vertus de Marie, piété, humilité, virginité, douceur, dévouement, fidélité, vertus qui peuvent être aussi celles des hommes, Bernard exalte davantage le rôle de sa féminité médiatrice, unique dans l'œuvre du Salut. Marie est la femme que Dieu choisit pour réaliser son dessein d'Amour : « A son oui sont suspendus la terre, les enfers et les cieux. » Mère du Roi, elle est Reine ; médiatrice, elle est Mère de Miséricorde, elle est vraiment la Dame, Notre Dame, celle en qui toute femme désire se retrouver.

Bernard commentant le Cantique présente la femme avec un réalisme qui peut surprendre.

Marqués que nous sommes par une influence persistante du jansénisme, la lecture en français de certains passages des Sermons sur le Cantique des Cantiques présente, surtout à haute voix, de réelles difficultés, en raison d'évocations précises du corps féminin.

Quelques chercheurs, assurément abusés par les expressions réalistes de Bernard, ont prononcé le mot d'obsession ; d'autres minimisent son inspiration, en exagérant l'influence de la littérature courtoise sur son style. On ne peut leur faire crédit, car Bernard, après s'être servi de ces images comme d'un tremplin, s'élève aussitôt à des hauteurs mystiques où ni les uns ni les autres ne peuvent le suivre.

En effet, quand saint Bernard reprend le symbolisme du Cantique, il ne fait que reprendre le thème, essentiellement biblique, de l'amour nuptial de Dieu pour son peuple. Renouant avec une tradition déjà ancienne, Bernard lisant le Cantique des Cantiques, contemple une femme, la « Bien-Aimée », promue à la dignité d'image de l'Eglise et de chaque âme chrétienne. Comme la Bien-Aimée, l'Eglise est à la recherche de Celui qu'elle aime, le Seigneur dont elle est l'Epouse. Les attentes, les dialogues, les rencontres amoureuses de l'Epoux et le l'Epouse sont autant d'images que Bernard utilise pour signifier les plus hautes réalités spirituelles.

Bien des auteurs s'accordent pour déceler dans ces Sermons sur le Cantique un itinéraire de retour à Dieu. Dans cet itinéraire spirituel proposé au chrétien, la femme symbolise ce qui est encore inachevé, ce qui est en croissance ; elle symbolise aussi celle et celui qui est en recherche, en route vers le sommet de la plénitude divine, où l'humanité pourra enfin trouver son âge adulte, son accomplissement, dans la possession du Christ qui l'a épousée en s'incarnant.

Elle est aussi celle qui accueille le germe de vie, le fait mûrir en son sein. Mère qui enfante, elle est celle qui nourrit et éduque. Par là, elle symbolise non seulement l'Eglise, mais aussi chaque chrétien, où le Christ doit naître et grandir, pour retrouver dans l'union à ses mystères la ressemblance divine ternie par le péché.

Bernard, auprès des femmes de son temps, manifeste respect, compréhension, amitié, fermeté. Dans ses sermons et traités, l'image de la femme lui permet d'exprimer les sommets de la vie spirituelle. Si elle ne lui avait inspiré que méfiance, aurait-il pu réaliser tout cela avec autant de génie et de grâce ?

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