SAINT BERNARD ET LES JUIFS

L'attitude de saint Bernard envers les Juifs de son temps doit être relevée car elle a tranché de façon notable sur celle de plusieurs de ses contemporains et a laissé, d'une part, aux Juifs un souvenir heureux, d'autre part, aux chrétiens un enseignement toujours actuel.

Son époque fut en effet témoin de la naissance d'un véritable antisémitisme meurtrier, alimenté aussi bien par des hommes cultivés que par des prédicateurs populaires fanatiques. Il est significatif à cet égard qu'un homme aussi pacifique que l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, d'un caractère pourtant réputé plus doux que celui de saint Bernard, invitait Louis VII à « leur faire subir d'horribles tourments » (conseil que le roi ne suivit d'ailleurs pas).

Le plus dangereux était cependant les mouvements de foule qui accompagnaient les croisades. Déjà lors de la première, Godefroy de Bouillon avait incité au meurtre des Juifs. Avec la seconde, prêchée par Bernard dans un autre esprit, le drame se renouvela néanmoins en Rhénanie sous l'influence d'un moine fanatique qui soulevait la population, avec des massacres à Cologne, Worms, Ratisbonne, Mayence. L'évêque de cette dernière ville, Henri, écrivit alors à la seule personne possédant à ce moment une autorité morale suffisante pour arrêter cette folie : Bernard de Clairvaux. Sa réponse ne se fit pas attendre, c'était une condamnation sans appel des violences antijuives avec un ordre aux croisés de demeurer dans les limites et l'esprit de l'entreprise qu'il avait prêchée.

Rappelons ici ses propres termes extraits de sa lettre « encyclique » (Lettre 363)

Les Juifs ne doivent point être persécutés, ni mis à mort, ni même bannis : consultez les pages de la divine Ecriture... Je connais la prophétie que le psaume renferme et qui les concerne : « ne les tuez pas de peur que mes peuples ne m'oublient ». Ils sont des traits vivants qui nous représentent la passion du Seigneur... Il convient à la piété chrétienne d'épargner les vaincus, ceux qui ont surtout reçu les promesses de la loi, de qui sont descendus nos pères et au nombre desquels était, selon la chair, le Christ...

 

 

 

Et dans la Lettre à Henri (Lettre 365), il démasque la prédication du moine fanatique qui excitait les foules contre les Juifs : elle vient du diable. Il renouvelle là encore sa condamnation de l'antijudaïsme.

Enfin, pour appuyer cette position, Bernard se rendit personnellement en Rhénanie malgré le délabrement de sa santé (il n'avait plus que six ans à vivre) et fit comprendre à tous ce qu'il avait déjà exprimé par écrit. Les massacres cessèrent alors par son autorité.

Il faut ajouter que les Juifs ont pris alors conscience d'avoir eu en Bernard un défenseur envoyé par Dieu. Ils ont gardé dans leur mémoire le récit du chroniqueur Jeschua Ben-Meïr, contemporain des événements :

Dans leur détresse [du fait des pogroms] ils crièrent vers Dieu... Le Seigneur se laissa fléchir par les gémissements de son peuple, il se ressouvint de son alliance et usa de nouveau de ses grandes miséricordes. Il suscita contre Bélial un sage nommé Bernard de Clairvaux. Il les apaisa et leur dit « Marchez sur Sion, défendez le sépulcre de notre Christ mais ne touchez pas aux Juifs et ne leur parlez qu'avec bienveillance car ils sont la chair et les os du Messie et si vous les molestez vous risquez de blesser le Seigneur dans la prunelle de son œil... ». Ainsi parlait cet homme sage et sa voix était redoutable car il était aimé et respecté de tous. Il n'avait cependant reçu ni argent ni rançon de la part des Juifs, c'était son cœur qui le portait à les aimer et lui suggérait de bonnes paroles pour Israël. Je te bénis ô Dieu car tu nous as pardonnés et consolés en suscitant ce juste sans lequel nul d'entre nous n'aurait conservé sa vie...

L'attitude de Bernard peut se résumer ainsi : condamnation sans appel de l'antisémitisme, identification des Juifs au corps du Sauveur. Il y a, en quelques mots, une théologie qui soutint un engagement passionné de sa personne.

Bernard n'est pas le seul chrétien à avoir eu cette attitude et ses arguments sont finalement les mêmes que ceux de saint Paul et de saint Augustin. Mais peu ont eu un engagement aussi clair en faveur des juifs persécutés. Peut-on expliquer cette particularité ?

Un fait doit retenir notre attention : toutes les raisons données par Bernard sont tirées de l'Ecriture. Or il est bien un connaisseur éminent de la Bible et il est possible d'avancer l'hypothèse de contacts directs avec les rabbins pour l'étude de l'Ecriture Sainte. On sait que saint Etienne Harding, un des fondateurs de Cîteaux où Bernard fut initié par lui à la vie monastique, avait consulté des rabbins pour établir un meilleur texte de l'Ancien Testament. Par ailleurs des rapprochements ont été faits entre certains passages du Commentaire sur le Cantique des Cantiques de saint Bernard et celui d'auteurs juifs. Peut-être avait-il eu accès à des commentaires juifs et connu certains de ces hommes qui, en France, comme à Troyes, ou en Rhénanie, comme à Worms, avaient créé des écoles rabbiniques prestigieuses et ferventes ?

Son sens de la valeur de l'Ancien Testament, jusque dans les détails de sa lettre éclaire certainement cet amour du peuple juif qui est gardien de l'Ecriture, et nous indique en même temps le moyen de le développer aujourd'hui comme en son temps : l'étude et l'estime de la Bible.

Enfin s'il ne s'est pas contenté d'une pensée juste sur la question juive mais s'il s'est engagé passionnément en faveur de ceux qui étaient menacés, c'est sans nul doute en raison d'un autre aspect de sa spiritualité : l'amour du Verbe incarné et souffrant, puisqu'il reconnaissait en eux « la chair et les os du Messie ».

Un autre Juif d'Allemagne témoin aussi des événements, Ephraïm de Bonn, parlera également de Bernard comme du sauveur des Juifs dans la détresse. Cette épithète de « juste désintéressé » restera comme un de ses plus beaux titres de gloire et fait de lui l'ancêtre des chrétiens qui ont su en notre siècle sauver des Juifs lors de la « shoah ».

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