LES MIRACLES DE SAINT BERNARD

Les miracles associés au nom de saint Bernard sont d'un grand intérêt mais un climat de sévère critique historique a peut-être empêché qu'ils soient examinés avec attention, jusqu'à ce que, tout récemment, une estime croissante pour les documents les plus informels du passé ait mis en lumière de tels témoignages et fourni des techniques pour leur examen. L'étude des miracles de saint Bernard s'avère tout particulièrement payante car ils éclairent sa personnalité, humaine et spirituelle. L'abondance exceptionnelle des témoignages et leur originalité, la conscience que le Saint avait de ses propres pouvoirs ne permettent guère de douter, sauf à nier la possibilité même du miracle, que Bernard fut réellement le plus grand thaumaturge du Moyen Age.

Un premier fait est à noter : la plupart des miracles attribués aux saints médiévaux sont posthumes : on les trouve dans des recueils de prodiges opérés à leurs tombeaux ou près de leurs reliques, ou bien ils font partie de la tradition littéraire hagiographique qui a ses propres conventions. Mais dans le cas de saint Bernard, très peu de miracles rapportés le sont après sa mort : il les a opérés de son vivant et leurs récits échappent dans une certaine mesure aux conventions de l'hagiographie. Il semble que dans certaines circonstances, Bernard faisait des miracles volontiers et avec largesse. Il s'intéressait même à ses propres pouvoirs, en faisait presque un instrument dans les négociations, les arbitrages, pour se faire reconnaître comme envoyé de Dieu et réussir ses missions de conciliation : à l'occasion de l'une d'elles, les adversaires auraient dit, devant une guérison opérée : « Il faut bien que nous écoutions celui que Dieu exauce. » Mais d'un autre côté, à d'autres occasions et dans d'autres lieux, il manifestait la plus grande réticence.

Saint Bernard fut enseveli à Clairvaux dans le tombeau qui avait déjà accueilli la dépouille de saint Malachie. Lors de ses obsèques, l'église était pleine : à trois reprises, des malades fendirent la foule, touchèrent le corps et furent guéris. La clameur d'action de grâces et de joie qui s'ensuivit fut telle que les moines désespérèrent de pouvoir contrôler la foule et l'on eut lieu de craindre que le tombeau ne devint un lieu de pèlerinage, ce qui aurait troublé la vie monastique. Un récit hagiographique ultérieur met en scène l'abbé de Cîteaux venant au tombeau et ordonnant à saint Bernard de cesser tout miracle. Quoiqu'il en soit de cet épisode, il est certain qu'aucun miracle de guérison posthume n'a été enregistré à ce tombeau.

Le sens de ce récit est clair : la paix claustrale passe avant les guérisons miraculeuses. C'était là un enseignement de Bernard lui-même et il s'y conformait. Quand il était dans son monastère, les signes de la puissance de Dieu en lui étaient liés aux vertus de discernement et de compassion. Dans cet univers de merveilles où un rayon de soleil devenait un ange, où le Christ rentrait au monastère avec un convers en l'aidant à aiguillonner ses vaches et où la Mère de Dieu évoluait parmi les moines au travail de la moisson, Bernard n'opérait ni exorcismes, ni guérisons. Lorsqu'un frère épileptique demanda ses prières, le toucher de saint Bernard ne le guérit pas mais lui donna la force de poursuivre patiemment son chemin de souffrance. Les miracles opérés par saint Bernard de son vivant confirment l'essence de la vocation cistercienne plutôt qu'ils ne la contredisent. Toujours fragile et malade, lui-même, il faisait de cette limite un chemin de croix. Saint Bernard est net quant à la valeur des miracles dans la vie du moine : le grand miracle est la conversion du cœur.

Pourtant, lors des obsèques de saint Malachie à Clairvaux, saint Bernard s'était soucié précisément de ces miracles d'ordre physique en prenant la main d'un garçon paralysé et en la mettant dans celle du cadavre, opérant ainsi une guérison et la proclamant de façon à lui donner une grande publicité. Le grand miracle de Malachie, avait-il dit, c'était lui-même ; et ce miracle posthume proclamait qu'une telle vie continuait à être source de bénédiction pour autrui. Ainsi, en un lieu public, à l'occasion de la sépulture d'un évêque très estimé de Bernard, cité comme un modèle pour tous les évêques, il lui semblait convenir qu'un membre souffrant de l'assistance vienne chercher la guérison auprès de son pasteur.

Cela signifie que son comportement à l'égard de ses pouvoirs miraculeux était différent lorsqu'il s'agissait de moines ou non. Cela apparaît clairement lors de son voyage en Allemagne de 1146-1147 : passant à travers de grandes foules d'humanité souffrante et prêchant l'appel de Dieu à la croisade, il offrit aussi la guérison de Dieu aux estropiés, aux sourds, aux muets et aux aveugles qui l'entouraient. Le récit de ces guérisons est un cas unique dans les recueils de miracles : tous les soirs, ses compagnons se réunissaient et rapportaient les événements miraculeux de la journée, comment chacun d'eux l'avait vu toucher les malades, faire le signe de la croix, bénir et guérir les uns après les autres ceux qui venaient à lui.

La volonté de Dieu est toujours de guérir, bien que le secret de ce qu'est la véritable guérison pour chacun est souvent caché. Mais en l'occurrence cette volonté se manifesta souvent par la flamme d'amour qui passait par Bernard en réponse à un nouveau besoin et à une situation nouvelle.

Cette dualité n'est pas sans analogie avec celle qu'il manifeste à propos de l'art religieux : il bannit tout décor des cloîtres mais reconnaît sa nécessité pour les églises séculières. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de discernement, cet « oiseau rare, sans lequel l'amour ne sert de rien » comme le qualifiait Bernard.

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