LE TEMPS DE SAINT BERNARD

Un monde nouveau.

L'Eglise en réforme.

Renouveau monastique.

Réformes canoniales

 

Un monde nouveau.

Saint Bernard domine le XIIe siècle, arbitrant l'Europe (Daniel-Rops) ; or nous sommes là à l'apogée de tout un renouveau, dont on a senti les premiers frémissements à la fin du Xe siècle après les dernières invasions, et qui s'est manifesté ouvertement au cours du XIe siècle. Il s'agit là d'une des plus grandes mutations de la société, aux plans démographique, économique, social, politique et culturel, qui va donner à l'Occident un nouveau visage... Evidemment la société religieuse participe à ce renouveau d'ensemble, autant comme agent actif que comme bénéficiaire passif : ce XIIe siècle sera un véritable printemps religieux (René Locatelli), épanouissement de la réforme dite grégorienne, l'une des deux ou trois grandes réformes qu'a connues l'Eglise.

Retour

L'Eglise en réforme.

A l'origine même de cette réforme se trouve une création monastique : Cluny, vers 910, qui au sortir des siècles de fer (Baronius), va arracher l'ordre monastique du pouvoir des laïcs et lui donner une impulsion vigoureuse, aboutissant à un redressement spectaculaire. En témoigne le mouvement monastique en Italie dans la première moitié du XIe siècle : Romuald, ancien clunisien, fonde Camaldoli en 1012 ; autre clunisien, Jean Gualbert, après un séjour à Camaldoli, fonde Vallombreuse en 1039 ; Pierre Damien, lui, sera ermite à Fonte Avellana en Toscane, avant d'être entraîné dans son activité réformatrice plus large. L'exemple de ce dernier montre bien que cet essor monastique va entraîner toute l'Eglise, en particulier par l'action des clunisiens devenus papes : ce sera le cas tout spécialement de Hildebrand, ce Toscan, d'abord moine peut-être à Cluny même, puis personnage romain important, enfin pape de 1073 à 1085, un des plus grands pontifes de l'histoire : saint Grégoire VII. La réforme en gardera le nom, et restera célèbre la fameuse querelle des Investitures (1075-1122), entre le pape et l'empereur germanique, Henri IV.

« L'Eglise était tombée aux mains des laïcs », plus précisément aux mains des princes, des empereurs aux petits seigneurs. Ceux-ci se réservaient le droit d'attribuer à prix d'argent les charges ecclésiales, même au plus haut niveau, à qui leur semblait bon, souvent à leurs créatures. Cette interpénétration du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel n'allait pas sans abus graves de toutes sortes. Sous l'impulsion de grands prélats, comme Hildebrand, l'Eglise prenait conscience de cette situation contraire à l'Evangile et s'engageait résolument, par l'action des légats, des conciles, à réformer ces abus, avec le plus souvent l'appui enthousiaste des masses populaires : revendication d'autonomie par la distinction des deux pouvoirs ; insistance sur la charge ecclésiale comme service de pauvreté désintéressée, source d'indépendance et de liberté ; redressement moral et spirituel des clercs ; mesures administratives et disciplinaires : à partir de là va se manifester la renaissance des XIe et XIIe siècles, avec l'apparition de la chrétienté latine, mais aussi le monopole du clergé sur les affaires d'une Eglise devenue une organisation hiérarchique, les laïcs étant renvoyés à leurs tâches temporelles. L'action ecclésiale de saint Bernard va se situer dans le droit fil de cette réforme grégorienne.

Retour

Renouveau monastique.

L'élan ainsi donné par Cluny à toute l'Eglise allait être tel que, paradoxalement, il se retourna contre la célèbre abbaye elle-même, ou du moins contre le système monastique qu'elle représentait. Ce n'est pas qu'il comportât des abus graves, mais ce système perdit la confiance de beaucoup qui n'y voyaient plus de correspondance avec les exigences profondes du monachisme. Cluny présentait un ordre puissant, organisé, centralisé, très régulier, prestigieux par sa culture et son art. On ne lui reprochait aucun relâchement, mais on critiquait sa puissance et sa richesse, jugées peu évangéliques et cause d'enlisement dans les affaires temporelles ; sa centralisation excessive, son autoritarisme abusif étaient tenus comme ne favorisant pas la liberté spirituelle ; son mode de vie même, marqué par un fort développement liturgique, devenu l'occupation première, sinon unique, par des offices très longs ne laissant plus de place au travail manuel, par des ressources tirées de l'autel, des dîmes, de revenus divers, semblait plus clérical et féodal que vraiment monastique. Une insatisfaction se fait jour, se manifestant moins en paroles et en écrits que par l'apparition de phénomènes imprévus : ce fut surtout, en cette fin du XIe siècle, un renouveau de l'érémitisme. Celui-ci va fortement appuyer deux notes principales : une solitude réelle, en se marginalisant par rapport à la société féodale et en se retirant dans des endroits écartés : forêts, marécages, landes..., une pauvreté vraie, marquée par une vie rude, trouvant sa subsistance par le travail manuel. Ces pauperes Christi s'engagent ainsi dans une contestation radicale du monachisme existant comme du clergé relâché et corrompu, non sans abus et ambiguïtés, non sans aberrations et anarchie dangereuse, porteurs pourtant d'un réel levain évangélique, selon la parole de Jérôme : suivre nu le Christ nu. C'est dire que ces émergences neuves soulèveront hésitations, inquiétudes et même vives polémiques.

Ainsi donc en ce XIe siècle finissant, apparaissent de tous côtés de multiples fondations nouvelles, suivant la plupart du temps la même séquence : l'ermite isolé, souvent pérégrinant ; puis une colonie d'ermites ; enfin un Nouveau Monastère... Il y eut, semble-t-il, une masse assez considérable d'échecs qui sont restés inconnus... D'autres ne réussirent qu'imparfaitement, soit qu'ils végètent longtemps avant extinction, soit qu'ils retournent aux usages clunisiens traditionnels dont ils avaient pourtant voulu se démarquer, soit qu'ils se fassent incorporer à un Ordre en expansion comme Cîteaux. L'Ouest de la France fut particulièrement fécond, devenu comme une autre Egypte (Vie de Bernard de Tiron) : de 1090 à 1110, citons : Vital, fondateur de Savigny près de Mortain en Normandie, centre de toute une congrégation ; Bernard, fondateur de Tiron près de Nogent dans le Perche ; Raoul de la Futaie, fondateur de Saint-Sulpice-la-Forêt près de Rennes en Bretagne ; Robert d'Arbrissel, fondateur de La Roë aux confins du Maine, de l'Anjou et de la Bretagne ; Géraud de Salles... Mais c'est aussi Etienne de Muret, fondateur de l'Ordre de Grandmont près de Limoges en 1076, et ailleurs Anthenor dans les Vosges vers 1085 ; Pierre de l'Etoile à Fontgombault dans le Berry vers 1091 ; Géraud en Guyenne vers 1079 à la Sauve-Majeure... Peu passeront les siècles : nommons-en trois, dont deux subsistent encore aujourd'hui : en 1101, Robert d'Arbrissel, déjà fondateur de la Roë, après une période d'errance et de prédication, fonde Fontevrault, qui eut ses heures de gloire sous les Plantagenets, mais disparut à la Révolution française ; en 1084, Bruno, après avoir longtemps cherché sa voie, fonde la Chartreuse ; en 1098, Robert, après l'essai non décisif de Molesme en 1075, fonde Cîteaux où entrera Bernard en 1112.

Retour

Réformes canoniales

Parallèlement à cette efflorescence monastique, un renouveau atteignait aussi l'ordre canonial ; l'antique institution de ces clercs regroupés autour des cathédrales ou des collégiales dans une certaine vie commune où l'on retrouvait bien des usages monastiques, et qui avait formé un clergé sérieux et efficace, pépinière d'évêques, avait vu sa situation se dégrader, parfois de façon scandaleuse. Les efforts de Hildebrand se heurtèrent là à une forte résistance. Les difficultés même de la réforme à ce niveau provoquèrent la naissance des chanoines réguliers, un peu à mi-chemin entre les chapitres des chanoines séculiers et les monastères de moines : se référant à saint Augustin, ils adoptèrent bien des usages monastiques, mais sans la solitude, et en assumant des tâches pastorales et éducatives... A côté des Victorins de Paris, par exemple, les plus connus furent les Prémontrés que fonda Norbert près de Laon en 1120, et qui se développèrent rapidement, assez parallèlement aux Cisterciens auxquels ils avaient emprunté nombre de coutumes. Saint Bernard eut beaucoup de liens avec les chanoines réguliers qui lui apportèrent une aide précieuse dans son activité ecclésiale.

De 1112 à sa mort en 1153, Bernard fut moine, puis abbé dans l'Ordre de Cîteaux. Cîteaux, qui représente la réussite la plus spectaculaire de ces fondations de la fin du XIe siècle jusqu'à éclipser Cluny elle-même, demeure aussi l'exemplaire le plus net de cette recherche tâtonnante d'une vie monastique plus fidèle à ses origines, à la fois solitaire et pauvre.

Retour        Sommaire