LES VISAGES DE SAINT BERNARD

Jusqu'au xviiie siècle

A partir du xviiie siècle

A partir du xixe siècle

Chaque époque se façonne une image de saint Bernard. A la veille du neuvième centenaire de sa naissance, où en sommes-nous en cette fin du XXe siècle ? La question importe car l'image c'est aussi la forme que prend l'actualité du personnage.

Il garde évidemment une actualité par la présence des moines cisterciens dans le monde entier, mais il est évident qu'il dépasse ce cadre et si au début les moines ont été les principaux propagateurs de ses œuvres, il suscite actuellement un intérêt très large, même auprès d'incroyants qui voient en lui l'inspirateur d'une architecture qui répond à leur soif de beauté et d'absolu.

Cependant, l'image la plus répandue aujourd'hui est celle d'un personnage contradictoire : d'une part, son prestige et ses écrits mystiques obligent à maintenir les traits du Saint et de l'amoureux de Dieu, d'autre part, la perception de certains de ses engagements en font un homme agressif, voire fanatique ou autoritaire.

Pour voir comment nous en sommes arrivés là, pour ne pas confondre ces contradictions avec le vrai mystère de saint Bernard, et aussi comment il peut être possible de dépasser cette situation, il est bon de considérer rapidement les visages pris successivement par saint Bernard à travers les âges.

Il est entré vivant dans la légende puisqu'on a commencé à écrire sa vie dès avant sa mort « pour manifester comment le Christ vivait et agissait en lui ». C'est dire que sa figure aura une capacité exceptionnelle de susciter des interprétations et des figurations opposées.

Jusqu'au xviiie siècle

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Les siècles qui ont suivi sa mort ont retenu de lui le docteur mystique : celui qui explique la Bible, fait couler le miel du rocher, le théologien de l'union à Dieu. Son influence sera grande sur certains théologiens (surtout franciscains). La scolastique dans ses manifestations les plus ratiocinantes tendra à l'occulter mais à partir des XIVe-XVe siècles, l'humanisme le redécouvrira : Dante, Pétrarque en sont de bons témoins.

Maître de l'exégèse mystique, il est aussi considéré comme prédicateur et épistolier modèle. Il acquerra ainsi une popularité réelle, liée d'ailleurs aux activités de prédication des cisterciens, en tant qu'initiateur de la dévotion à l'humanité de Jésus et dévôt de la Vierge Marie.

Il ne faut pas négliger non plus son influence sur les canonistes, et les papes qui ont lu et médité, entre autres, son dernier traité : La Considération.

Ils ont aussi retenu l'auteur de La Considération qui a une parole à la fois constructive et critique sur l'Eglise et le pape. Mais il sera interprété de façons divergentes, les uns, réformateurs, voulant détruire ce que Bernard ne voulait que réformer, les autres, partisans de la théocratie, voulant exalter ce pouvoir pontifical que Bernard n'affirmait qu'au prix d'une vigoureuse critique.

Les réformateurs garderont la mémoire de Bernard, soit qu'ils soient sensibles à sa théologie de l'expérience spirituelle, à sa doctrine fondée sur la Parole et donc sur la Révélation en sa nouveauté, soit qu'ils retiennent, de façon partiale d'ailleurs, ses critiques de la papauté. Le grand nombre d'éditions de ses œuvres réalisées en Allemagne témoigne de cette tradition bernardine en pays protestant.

A partir du xviiie siècle

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Ces deux traits, docteur mystique, homme d'Eglise, seront constants jusqu'au XVIIIe siècle, époque à partir de laquelle divers éléments du caractère de saint Bernard se scindent. D'une part, on prolonge la veine mystique en développant une iconographie douceâtre sur le « Docteur melliflue » et le dévôt de la Vierge, d'autre part, les philosophes des Lumières le critiquent car, ennemis jurés du monachisme, ils voient un lui un fanatique qui force sa propre nature et se fait champion de l'intolérance en entreprenant la croisade.

A partir du xixe siècle

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Le XIXe siècle va ajouter un autre trait qui va donner au personnage un aspect antipathique : on retient l'adversaire d'Abélard, ennemi, donc, du progrès (cf. p. 49-54) et de la raison. Ses adversaires comme ses apologistes suivront la même voie et ont forgé le cliché d'un Bernard réactionnaire qui subsiste encore dans les jugements que portent sur lui les hommes du XXe siècle. Par ailleurs, le huitième centenaire de sa naissance en 1891 a vu le développement d'un mouvement de recherche historique et théologique qui se poursuit toujours, avec de beaux résultats mais, malgré l'abondance des publications, n'a toujours pas pénétré l'inconscient ni la piété.

Face à ces contradictions, le « saint Bernard des textes » comme a dit J. Leclercq reste encore le plus fiable : traduit en langues vulgaires dès le XIIe siècle, sans cesse recopié et diffusé, édité abondamment en plusieurs langues dès les débuts de l'imprimerie, Bernard a toujours été un auteur très lu. L'effort demandé pour une pénétration de ses écrits reste finalement le meilleur recours pour un accès au vrai saint Bernard et à son mystère. On y retrouvera le docteur mystique mais aussi l'inspirateur de beauté qu'il sut être.

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